Au-delà de la continuité formelle d'enchaînements
dynastiques reconstitués a posteriori, l'histoire de
la Chine est une succession de discontinuités aussi marquées
que celles de l'histoire de l'Occident depuis l'âge du
bronze. Elle ne peut donc être que fictivement considérée
comme celle d'une administration et d'une tradition politique
homogènes. Ce n'est pas un État national au sens
propre, mais un ensemble géopolitique, mis en forme par
un concept impérial, à la manière de ce
que fut la Romania antique pour le Bassin méditerranéen.
Le décalage de perception historique entre l'Occident
et la Chine tient donc à ce que, dans un Occident largement
homogène du point de vue culturel, la conscience politique
est segmentaire et en général attachée
à la nationalité, alors qu'en Chine la situation
est inverse: la conscience politique est attachée au
partage de valeurs culturelles, indépendantes de la «nationalité».
L'histoire de la Chine est encore relativement mal connue et
mal conceptualisée, non que les sources manquent, mais
elles restent à étudier, et la tâche est
immense et complexe alors même que la recherche demeure
tributaire de la vision culturelle sinocentrique et simplificatrice
des sources narratives chinoises (les annales) qui ramènent
la variété de l'histoire à la répétition
d'un cadre dynastique stéréotypé.
Les origines La plus ancienne trace de présence humaine
en Chine remonte à environ un demi-million d'années,
avec le sinanthrope, ou Homme de Pékin, qui vivait de
la chasse et de la cueillette, et qui cuisait ses aliments.
Alors qu'en Chine du Nord l'industrie sur galet, aux outils
grossiers et d'évolution lente, qui caractérise
la préhistoire chinoise, a commencé vers 25000
av. J-Cà évoluer vers le microlithisme, la
Chine du Sud se distingue par la perpétuation des traits
les plus archaïques, jusqu'à sa phase finale (Hoabinhien)
de 10000 à 5000 av. J-C.
En Extrême-Orient, le processus de sortie de la préhistoire
devient effectif aux environs de 10000 av. J-C
Le néolithique chinois proprement dit, qui connaît,
outre la céramique, le petit élevage (chien, poulet,
porc) et une préagriculture du millet, se situe au VIIe
millénaire et concerne les populations mongoloïdes
de la zone de passage entre Asie centrale et Extrême-Orient
pacifique. Dans le même temps, des populations côtières
s'avancent vers le sud, formées d'un premier groupe d'Austronésiens
(Mélanésiens).
Chronologie (vers - 6500) Le néolithique, longtemps
confiné à un petit terroir de la moyenne vallée
du Huanghe, gagne ensuite, en se diversifiant, les plaines côtières
qui forment les bassins inférieurs des fleuves de la
Chine du Nord-Est. Ainsi, au Ve millénaire, distingue-t-on
plusieurs systèmes culturels. Celui de Yangshao, dans
la vallée du Huanghe, est le plus connu; il pratique
la culture sur brûlis, en villages occupés périodiquement,
où pêche et chasse restent des activités
importantes; sa céramique présente des similitudes
avec celles de l'Iran et de l'Ukraine, mais les jalons manquent
pour établir la parenté. La région des
bouches du Yangzijiang relève au contraire du monde des
riziculteurs et annonce les futures cultures néolithiques
de la Chine du Sud et de l'Asie du Sud-Est. En situation intermédiaire,
on distingue des éléments culturels où
se marque de façon croissante la différenciation
sociale, et qui annoncent la culture de Longshan.
Avec le IVe millénaire, les échanges deviennent
de plus en plus nombreux entre les communautés agricoles
semi-sédentaires de la Chine du Nord, dotées d'un
bon artisanat et où la division du travail, bien marquée,
traduit déjà un niveau d'organisation sociale
complexe. L'expansion du néolithique vers le sud conflue
avec la descente d'un deuxième groupe d'Austronésiens
(Indonésiens).
La protohistoire Avec le IIIe millénaire, alors
que la troisième vague des populations côtières
(Austro-Asiatiques) pénètre en Chine du Sud (avant
de poursuivre sa progression vers la péninsule Indochinoise),
la Chine du Nord, aux groupes ethniques variés et densément
occupée par des communautés sédentaires,
entre alors dans une phase d'évolution accélérée.
Du début du IIIe millénaire à 1500 av. J-C
On peut désormais présenter l'histoire chinoise
en quatre séquences, nettement caractérisées,
d'un peu plus d'un millénaire chacune, qui reproduisent
en termes historiques (c?est-à-dire avec des personnages,
des dynasties, des lieux géographiques, des chronologies,
etc.) le grand mouvement que l'on vient d'observer depuis le
début de la néolithisation: un modèle culturel
s'élabore au Nord (généralement dans une
portion d'espace restreint correspondant à celui compris
entre les villes actuelles de Xi an et de Kaifeng); puis il
se répand sur ce qui, au terme de cette histoire, est
devenu l'espace chinois proprement dit (celui que l'on appelle
la Chine des dix-huit provinces, de peuplement han); enfin,
il organise un empire déployé le long des voies
de communications internationales, de façon à
contrôler les verrous de l'espace chinois (Mongolie, Tibet,
Asie centrale, nord de la péninsule Indochinoise, etc.),
peuplés de populations non hans.
Au terme de ces crises de gigantisme, l'ensemble se déconstruit
selon une logique inverse: l'Empire se rétracte sur la
Chine propre, laquelle se refragmente en unités régionales
de base (provinces ou groupements de provinces), jusqu'au moment
où de l'une de ces unités émerge un nouveau
pouvoir central qui entreprend de reconstituer l'espace chinois,
puis un nouvel ensemble impérial (et ainsi de suite).
Cette respiration de l'histoire chinoise s'accompagne d'une
élaboration toujours plus précise du modèle
culturel «chinois», qui est diffusé à
chaque fois plus profondément parmi les populations non
chinoises périphériques.
Les empereurs civilisateurs et la dynastie des Xia
Les premières écritures
La transition vers l'histoire s'effectue quand, au sein de
ces cultures néolithiques de la Chine du Nord entrées
dans un processus d'unification, se développent de nouvelles
techniques: les unes, vraisemblablement importées (parmi
lesquelles la métallurgie du cuivre peut-être apportée
par les populations de la steppe d'Asie centrale, et la domestication
du buffle, venue du Sud), indiquent que des synchronies régionales
sont en train de s'élaborer; les autres, de développement
local (embryon d'un système de pictogrammes, ancêtre
de l'écriture), traduisent le franchissement d'un stade
décisif autant dans l'ordre intellectuel que dans celui
de l'organisation sociale.
Leur conjonction permet l'émergence d'une véritable
organisation politique de type tribal, avec ses chefferies.
Cette phase est bien repérée comme telle par
la mythologie historique traditionnelle qui, sur une période
que la tradition date de 2852 à 2205, la personnifie
à travers neuf empereurs civilisateurs qui auraient enseigné
aux hommes la domestication des animaux, la divination, la pêche,
l'agriculture, la médecine, le tissage sur métier,
la sériciculture et la métallurgie.
Vers la fin du millénaire, une maîtrise croissante
des techniques hydrauliques fournissant (tout autant que les
imposant) les moyens d'une cohésion politique plus organique
et plus durable, ces chefferies tribales doivent former des
confédérations préétatiques. Le
principe en est rapporté à un ministre des derniers
empereurs civilisateurs, le sauveur des inondations, Yu le Grand
(2207-2197), fondateur de la légendaire dynastie des
Xia (2207-1766), réputée avoir compté dix-sept
souverains et dont la capitale aurait été Anyi.
La culture de Longshan et les aristocraties du bronze Sans qu'on
puisse toujours établir une relation entre les faits
mythologiques et les résultats de fouilles archéologiques,
on constate alors l'émergence d'une phase culturelle
qui amorce une civilisation proto-urbaine (progrès de
l'artisanat, travail des métaux, de la céramique
faite au tour de potier, rituels élaborés, etc.).
Cependant, ce n'est pas seulement par le saut technique que
se distingue cette phase culturelle, mais aussi par un saut
qualitatif dans l'organisation de la société:
l'émergence de contraintes collectives sur les terres
eut des incidences sur les hommes et s'accompagna inévitablement
de tensions sociales et de l'imposition de hiérarchies
autoritaires. On voit ainsi se diffuser à partir du domaine
d'élection des cultures hiérarchiques de l'Est
chinois un mode de vie qui tranche radicalement sur celui des
précédentes périodes par le développement
de la violence politique (fortification des sites d'habitation).
Ces deux composantes combinées deviendront classiques
et dominantes après 2500, sous le nom de culture de Longshan,
et se répandront sur une part notable du futur monde
chinois: essentiellement sur le Nord et les côtes.
Les moyens de cette violence sont renforcés à
la fin du IIIe millénaire par l'introduction, depuis
l'Asie centrale, d'une deuxième vague de techniques métallurgiques,
celle du bronze, dont le traitement a été probablement
repensé par le savoir-faire des artisans chinois. Ainsi
sont fabriquées des armes et naît une noblesse
guerrière qui retrouve les voies d'une mentalité
archaïque de prédation, transférée
du monde de la nature à celui des hommes, avec levée
de tributs par la contrainte, institutionnalisation de la guerre
comme moyen de se procurer, par pillage, des biens, des esclaves,
et des victimes à immoler en masse lors des sacrifices
aux ancêtres, garants du statut hiérarchique et
du lien territorial. La chasse, forme primordiale de la prédation
et entraînement à la guerre, se voit alors évidemment
reconnaître un grand rôle.
L'émergence des Shang (début du IIe millénaire
av. J-C)
La porte de l'histoire achève de s'ouvrir quand un clan
du Henan s'impose aux autres, probablement parce que, son domaine
étant situé dans un district central de la moyenne
vallée du Huanghe, au confluent des cultures de Yangshao
et de Longshan, il a pu non seulement en accumuler les acquis,
mais encore apparaître territorialement comme l'héritier
des traditions représentées par les empereurs
civilisateurs et les Xia. Le clan Shang est donc en position
d'exercer un magistère spirituel en relation avec un
culte du sol des ancêtres, source ultime du pouvoir. Un
chef de ce clan, Tang le Victorieux, parvient à fonder
une dynastie en 1765 avant J-C (date retenue par la tradition).
Même si pendant les premiers siècles de l'histoire
de la dynastie les rois Shang, personnages sacrés, n'ont
exercé pour l'essentiel que des fonctions religieuses
et au profit d'une nébuleuse de deux à trois cents
clans (dont les domaines n'étaient bien souvent que de
simples villages), la stabilité dynastique (dix-sept
générations) permet à la Chine de constituer
les bases de son futur modèle culturel. La dynastie Shang
est la première historiquement attestée.
La royauté
À l'abri de palais-capitales entourés de remparts
de terre pilée de plusieurs kilomètres de long
s'élaborent les principes de l'ordre chinois, et si une
montée en puissance s'effectue avec régularité,
il reste que le royaume s'apparente pendant longtemps à
une confédération fluide. Les découvertes
archéologiques tendent, notons-le, à confirmer
les dates données par la tradition.
Les Shang (1765 - 1122 av. J-C) Il faut attendre le XIVe siècle
pour que, avec le transfert de la capitale à Dayi (aujourd?hui
Anyang), cette civilisation palatine soit bien connue, et révèle
un système d'écriture déjà riche
de quelque 5?000 caractères, une esthétique complexe
et raffinée aux formes animalières très
stylisées, les débuts de l'architecture en bois,
ainsi que des inscriptions sur os et écaille liées
à la divination. On note également un nouvel apport
de l'Asie centrale avec de nouvelles techniques équestres
(char).
Ce n'est qu'au XIIIe siècle que la notion d'État
émerge suffisamment pour qu'un roi, par la réforme
du calendrier et des sacrifices, affirme le pouvoir politique
contre la tutelle des clercs. Si au XIIe siècle
les premières inscriptions votives sur vases de bronze
attestent une autonomie et une formalisation croissantes du
politique, on ne voit cependant pas pour autant se développer
les marques d'une véritable bureaucratie. À son
apogée, le royaume proprement dit ne dépasse pas
la moyenne vallée du Huanghe, mais il rayonne bien au-delà:
au sud dans la vallée du Yangzijiang, au nord jusqu'en
Mongolie, au moment où dans la steppe du Nord et du Nord-Ouest,
le semi-nomadisme pastoral se développe. Ce nomadisme
exerce par contrecoup une pression de plus en plus vive sur
les clans de l'espace Shang, conduisant à la fin du XIIe siècle
au développement puis à la domination d'un clan
de l'ouest de la vallée de la Wei, les Zhou, qui, au
contact de la steppe, avaient acquis une maîtrise supérieure
des techniques cavalières.
Les Zhou antérieurs (XIe siècle - 771 av. J-C)
Chronologie (vers - 1025)
Vers 1121 av. J-C d'après la chronologie traditionnelle,
mais plus vraisemblablement dans le courant du XIe siècle,
une cité du nom de Zhou (Shenxi) met fin à la
dynastie des Shang-Yin. Si les Zhou prolongent culturellement
la période Shang (construction, écriture, sépultures,
vases de bronze), on entre néanmoins dans une ère
d'élaboration plus réfléchie des fondements
de l'ordre chinois (théorie du mandat du Ciel, textes
géomanciens, succession dynastique de père en
fils, etc.) et d'émergence de l'État, car les
Zhou, marginaux dans l'espace chinois, assurent leur pouvoir
par une administration centrale protobureaucratique non héréditaire.
Mais surtout, divisant leur domaine entre les branches de leur
famille et les chefs de clans ralliés, les Zhou multiplient
les palais-capitales et ouvrent l'espace économique (artisans
et commerçants commencent à se distinguer de la
masse paysanne), ce qui se traduit par un grand rayonnement
sur les populations environnantes. Parallèlement, l'espace
politique déborde le cadre du Huanghe pour atteindre
les vallées méridionales du Huaihe et du Yangzijiang.
Mais si le royaume croît, son mode d'administration n'en
présente pas moins un danger: la gestion locale décentralisée
débouche sur la féodalisation par hérédité,
et la pyramide politico-rituelle monocentrique des Shang devient
polycentrique. L'affaiblissement des Zhou se marque au début
du IXe siècle, quand l'accession au trône
du roi Yi est imposée par une coalition de vassaux. Il
s'accélère sous le règne suivant (Li, 878-841)
quand la dynastie manque d'être renversée. Son
destin est enfin scellé avec le passage des peuples de
la steppe au nomadisme pastoral, car aux ruptures du front intérieur
s'ajoute celle du front extérieur: les cavaliers déclenchent
les premières attaques (822), et leur pression conduit
bientôt les Zhou à abandonner leurs domaines ancestraux
en les contraignant, en 770, à transférer la capitale
de Hao (Xi?an) à Luoyang au cœur de la moyenne vallée
du Huanghe, région où le roi est tributaire de
ses vassaux.
Les Zhou postérieurs (770 - 256 av. J-C) et la période
Chunqiu (722 - 481 av. J-C) Le royaume zhou se trouve alors
mué en confédération de cités nobles
à laquelle les zones du sud du Yangzijiang, qui ont connu
leur propre développement indépendamment des Zhou,
commencent à participer. La Chine entre ainsi dans une
phase sans autorité centrale, alors que les tensions
extérieures imposent aux fiefs de trouver en leur sein
un chef qui prenne la tête des intérêts militaires
de la confédération. Zheng, porte-parole du Nord,
le fait au nom des Zhou. Mais le refus des royaumes du Sud institutionnalise
l'éclatement de la Chine en une centaine de «seigneuries»,
qui assument de plus en plus leur autonomie; c'est la période
Chunqiu (Printemps et Automnes, 722-481). Qi finit alors par
revendiquer l'hégémonie pour lui-même en
rompant avec les Zhou (667), et en imposant un serment d'alliance
aux autres seigneuries. Le clan héritier des Shang, les
Song, espère reconstituer la royauté à
son profit, mais il est défait par Chu.
Au cours de ces siècles de compétition entre
principautés, leur nombre se réduit rapidement:
de vingt-quatre ayant une quelconque importance au VIIe siècle,
à quatorze au VIe siècle. À ces transformations
politiques (guerres et expansion constantes) s'ajoutent les
transformations technologiques (usage du fer vers 600) qui influent
sur l'évolution des formes de gouvernement: premier code
de loi écrit (536), services de bureaucrates dédoublant
ceux des nobles héréditaires; c'est en outre à
cette époque que vécurent Confucius et Laozi,
les deux philosophes chinois les plus déterminants pour
l'évolution du pays. Parallèlement, dans le sud
de la Chine, où depuis des millénaires rayonnent
les influences culturelles du Nord, commencent à apparaître
des «royaumes barbares» du bronze, qui ne devaient
pas être sans points communs avec le royaume Shang à
ses débuts.
Les Royaumes combattants (453 - 222 avant J-C)
Chronologie (- 453) En Chine du Nord, pendant que se développe
l'État proprement dit, les outils de fer et le recours
à la traction animale accroissent considérablement
la productivité des terres, ce qui favorise l'essor de
l'économie, comme en témoigne l'apparition de
la monnaie vers 500. En Chine centrale et côtière,
le Ve siècle voit l'émergence des royaumes
de Wu et de Yueh, sur des terres qui avaient relevé du
Longshan mais n'avaient jamais été partie prenante
de l'histoire du Nord. Ces nouveaux royaumes participent désormais
aux jeux hégémoniques de l'espace chinois, si
bien qu'on ne peut plus parler, ni logiquement ni territorialement,
d'espace chinois zhou, et ce d'autant plus que ces royaumes
périphériques, s'étendant sur les populations
barbares environnantes, sont aussi contrastés les uns
par rapport aux autres qu'ils le sont globalement par rapport
aux royaumes de l'intérieur.
La crise de la société féodale est résolue
par le développement d'institutions monarchiques et populistes
aboutissant à un État centralisé appuyé
(grâce à la suppression des fiefs et à l'élimination
de la haute noblesse) sur la paysannerie, source de puissance
économique et militaire; mais, en 453 avant J-C, le royaume
de Jin est divisé en trois principautés (Han,
Wei et Zhao) : commence alors une nouvelle période, dite
des Royaumes combattants Zhanguo. Sept royaumes puissants et
organisés – aux administrations centralisées
confiées à des bureaucrates plutôt qu'à
une noblesse héréditaire, développant des
systèmes juridiques et fiscaux qui aident à la
conscription et aux travaux publics – vont se combattre
pendant deux cent cinquante ans.
Le IVe siècle av. J-C voit de notables développements
(mise en valeur systématique des plaines du Nord) et
progrès techniques et culturels, de l'invention de l'arbalète
à la composition de l'Art de la guerre, par Sun Tzu,
et au développement des écoles confucianiste (avec
Mencius) et taoïste.
À la fin du siècle, l'ancien territoire zhou
et les royaumes qui se sont élevés à sa
périphérie composent une mosaïque d'une dizaine
d'«États», plus ou moins intégrés
économiquement mais étrangers les uns aux autres
et à ce point conscients de leur identité souveraine
que leurs divers princes finissent par se reconnaître
mutuellement le titre de roi (335). C'est dans ce contexte d'éclatement
que se manifeste un besoin de gestion unitaire: le royaume de
Qin, absorbant par la force un royaume après l'autre,
accomplira autour de lui l'union de la Chine.
L'empire militaire (221 av. J-C - 907 apr. J-C) On
entre alors dans la troisième grande phase de l'histoire
de la Chine, celle des empires militaires, par lesquels le Nord
prend le contrôle du Sud.
Les Qin et les Han antérieurs (221 av. J-C - 9 apr. J-C)
La Chine des Han (206 av. J.-C - 220 apr. J.-C.) Chronologie
(- 206) Chronologie (- 221) L'opération est entamée
par le premier empereur, Qin Shi Huangdi, qui, pour fondre les
royaumes en un empire (221), brûle les livres, unifie
l'écriture, les poids et mesures, établit un code
pénal impitoyable. Il s'efforce d'ouvrir une voie d'accès
directe aux mers du Sud (les Chinois vont commercer jusqu'à
Java). Malgré le succès de l'opération,
l'empire éclate avec le fils de Qin Shi Huangdi, Ershi
Huangdi (209-207) et l'espace chinois retourne, pour un siècle,
à son morcellement. Qu?un aventurier, Liu Bang (Han Gaozu)
se taille un fief en Chine du Nord et refonde une dynastie,
celle des Han antérieurs (de 206 av. J-Cà
9 apr. J-C), n'empêche pas qu'il en soit réduit
à enregistrer la reconstitution des principautés.
Mais, sous les Han, le fer, devenu d'usage courant, permet
d'abandonner la pratique du brûlis au profit d'une agriculture
individuelle qui conduit à un accroissement démographique
autorisant une deuxième construction impériale.
Celle-ci est rendue nécessaire par l'émergence
de l'empire des Huns, avec lequel se joue l'avenir des communications
entre Chine et Occident. Elle est l'œuvre de l'empereur
Wudi (140-87); il commence par réformer les institutions,
fait disparaître les frontières intérieures
(ce qui est favorable aux progrès du commerce et de l'artisanat),
et reprend la politique d'expansion. Non content de contrôler
le Sud, il tient la route de la soie. Ainsi la Chine se trouve-t-elle
bientôt au centre d'un gigantesque espace politique qui
s'étend de Fergana (dans l'actuel Ouzbékistan)
au Pacifique et de la Corée au centre du Viêt-nam,
et qui restera le cadre de référence de l'espace
chinois jusqu'à nos jours.
Les Han postérieurs et la dislocation impériale
(25 - 304) Mais au-delà d'incontestables succès,
cette politique impériale entraîne une crise financière
en même temps que politique en raison d'un excès
de centralisation, et conduit à la brève usurpation
d'un dignitaire, Wang Mang (9-23). L'empereur Guang Wudi restaure
la dynastie et déplace la capitale de Chang an à
Luoyang, ce qui donne une nouvelle importance au nord-ouest
de la Chine. Reprenant à nouveau une politique expansionniste,
la Chine brise l'empire des Huns et fait sa jonction avec les
Kouchans de l'Inde du Nord. Il s'en fallut de peu qu'elle n'entrât
directement en contact avec Rome. Ayant atteint leur objectif,
les Han arrêtent (vers 100) leurs guerres d'expansion,
et la Chine connaît une phase de prospérité
culturelle (invention du papier, premiers dictionnaires).
Cependant, la dynastie ne parvient pas à juguler la
crise institutionnelle et administrative liée à
son gigantisme et perd la réalité de son pouvoir
après 150; ainsi, bien que le commerce international
maritime reste actif, l'empire entre dans un processus de délitement
intérieur qui se conjugue avec la réémergence
d'un empire nomade offensif en Mongolie, celui des Xianbei.
Ce dernier perturbe le trafic caravanier de l'Asie centrale,
que la révolte intérieure des Turbans jaunes achève
de ruiner en 184.
S'ouvre alors une longue période (190-310) au cours
de laquelle les chefs d'armée finissent par se partager
l'ensemble chinois. En effet, à la dynastie impériale
des Han postérieurs (25-220) succède la période
dite des Trois Royaumes (grande époque de la chevalerie
chinoise, 220-280), avec le royaume de Wei (vallée du
Huanghe), et deux pouvoirs méridionaux, les Shu dans
le Sichuan et les Wu dans le bas Yangzijiang et quelques régions
plus au sud. La réunification par les Jin de l'ouest
(280-304) n'est qu'un rideau de fumée et l'empire poursuit
en réalité sa décomposition, dont profitent
les Barbares cantonnés le long des frontières
pour pénétrer en Chine.
Le temps des Barbares (304 - 589) Après les premières
révoltes des Barbares (304), et surtout la prise de Luoyang,
la vieille capitale impériale, par les Xiongnu (nomades
asiatiques) en 311, s'ouvre une période obscure
de trois siècles. Si la Chine du Nord voit l'étonnante
succession des dynasties éphémères de «seize
royaumes» barbares (304-439), un membre de la famille
impériale qui s'était réfugié à
Nanjing (Nankin) restaure (318) la dignité impériale
(dynastie des Jin de l'Est ou Tsin méridionaux), dans
une Chine du Sud qui reste prospère grâce à
ses relations maritimes. Puis Chine du Nord et Chine du Sud
inversent leur trajectoire.
Au Nord, la situation se stabilise quand une bande turque,
les Topa, avec Kouei (386-409), entame un processus d'unification.
En même temps qu'elle se sinise, cette bande donne naissance
à l'empire des Wei (426-534), qui se convertit au bouddhisme
(452) et reprend le trafic caravanier en Asie centrale: ainsi
commercialement réanimée, la Chine du Nord retrouve
son dynamisme. Mais, dans la vallée du Yangzijiang, les
grandes familles terriennes constituent une aristocratie endogame
qui domine un pouvoir central de plus en plus faible. En 420,
Liu Yu renverse les Jin et les dynasties se succèdent
si rapidement (Song, 420-478; Qi, 479-501) que l'Empire devient
une façade. Puis Chine du Nord et Chine du Sud retrouvent
un destin parallèle: la situation dans le Sud se détériore
avec les Liang (502-557) puis les Chen (557-588), tandis qu'en
Chine du Nord une guerre civile ravage l'empire des Wei (523).
C'est alors que de ces aristocraties militaires de sang mêlé
du Nord sortent successivement deux dynasties qui vont refaire
l'Empire. La première, les Sui, récupère
la succession des segments dynastiques du Nord, puis reprend
le contrôle du Sud (589).
Sui (589 - 617) et Tang (618 - 907)
L'Asie vers 750 La Chine des Tang (618-907)
Les Sui (589-617) cimentent l'Empire dans la lignée
des institutions Wei, sous le patronage d'une forme de bouddhisme
acceptable du nord au sud, et par un réseau de communications
fluviales (Grand Canal). Mais l'effort est trop vif et une révolte
porte au pouvoir les Tang (618) qui, après avoir détruit
au nord les Turcs orientaux (630), instaurent leur pouvoir en
Asie centrale. Dans les années 660, l'Empire chinois
atteint son extension maximale avant les conquêtes mandchoues
du XVIIIe siècle, suscitant à sa périphérie
la création d'une couronne d'États sinisés:
Koryo en Corée, Bohai en Mandchourie, Nanzhao au sud-ouest.
De 590 à 755, l'aristocratie sino-barbare, qui domine
au commencement du nouvel Empire, entre en lutte avec une nouvelle
classe de fonctionnaires créée afin de renforcer
l'armature administrative de l'État. Le système
des allocations de terres à la paysannerie et de contrôle
des propriétés foncières, qui s'est perpétué
en Chine du Nord depuis la formation de l'État centralisé,
est en déclin; il est remplacé, dès la
fin du VIIIe siècle, par un système d'impôts
sur les récoltes: aux droits sur les hommes et leur travail
se substituent des droits sur les terres. De façon parallèle,
la conscription va faire place au mercenariat.
L'Islam, après avoir pris le contrôle des voies
maritimes, s'attaque à l'Asie centrale et vainc les Chinois
à la bataille de Talas (751). Cette défaite éveille
les ambitions des Turcs et des Tibétains, et provoque
une révolte générale dans l'empire. En
762, les Tang restaurent l'ordre mais abandonnent leurs tributaires
de l'Asie centrale. La Chine entre alors dans une phase (755-960)
où l'aristocratie guerrière qui avait réunifié
le pays est éliminée en même temps que la
nouvelle classe de fonctionnaires qui s'était formée
au cours de la période précédente. Des
aventuriers se constituent des armées de mercenaires
et se partagent le pays. La défaite des Ouïgours
par les Kirghiz (840) marque le début de la crise. Une
jacquerie dirigée par Huang Chao s'empare de Chang?an.
Le pouvoir des Tang cesse en 907, alors que le Sud commence
à disputer au Nord la suprématie économique.
L'empire mandarinal : apogée et déclin
On entre alors dans la dernière phase, celle de l'empire
mandarinal, dont la dynamique économique repose de plus
en plus sur le Sud. Elle débute par une phase d'éclatement
avec la période des Cinq Dynasties au Nord et des Dix
Royaumes au Sud, crise d'autant plus sensible que, au lendemain
de la disparition du dernier Tang, un groupe barbare, les Khitan,
relève la dignité impériale sous le nom
de Liao (947-1125) en Chine du Nord.
Les Song (960 - 1278)
La Chine des Song et des Yuan (960-1368) Chronologie (960) Le
désordre dure jusqu'à la réunification
par un chef d'armée qui fonde la dynastie des Song (960)
et stabilise les frontières par un traité avec
les Liao en 1004, puis avec les Xi Xia en 1044.
La Chine est alors intégrée à l'économie
maritime du monde indien et connaît la prospérité:
la circulation monétaire et commerciale se généralise,
à tel point qu'apparaît le premier véritable
papier-monnaie (1024). Cette grande période de civilisation
(invention des caractères mobiles d'imprimerie, premier
usage de la boussole sur les navires chinois) voit également
le développement rapide du corps des fonctionnaires et
le perfectionnement de la machine administrative.
Une nouvelle classe de familles lettrées qui vivent
du produit de la rente foncière se constitue et va dominer
la vie politique chinoise jusqu'à l'époque contemporaine
pour former l'empire mandarinal. En 1125, les Khitan sont
défaits par les Jürchen, qui fondent une dynastie
à prétention impériale, les Jin, avec Pékin
pour capitale (1151); les Song se réfugient au sud du
Yangzijiang et transfèrent leur capitale à Hangzhou.
La dynastie mongole des Yuan (1260 - 1367)
Chronologie (1279) Chronologie (1264) Au milieu de cette prospérité
la menace repart du Nord avec les Mongols. Après avoir
pris le contrôle de la Chine du Nord et établi
la dynastie Yuan en 1260, ils se lancent à l'assaut de
la Chine des Song. La prise de Canton (1277) marque la fin de
la résistance.
Les Mongols installent des résidents jusqu'en Asie du
Sud-Est. Avec leur régime autoritaire apparaît
le système des véritables provinces, centres administratifs
dépendant directement du gouvernement. Après une
phase de prospérité, les rivalités entre
les khanats mongols, qui ont étendu leur territoire de
la Corée à la Russie, et l'impossibilité
de s'assurer durablement de l'Asie du Sud-Est, qui était
la clé des relations maritimes, provoquent une crise
politique et financière. Vers 1350 éclate
une révolte populaire dans l'empire qui conduit à
l'établissement de la dynastie des Ming (1368), et les
derniers Mongols refluent vers l'Asie centrale (1387).
Les Ming (1368 - 1644)
La Chine des Ming (1368-1644) Chronologie (1368)
Les Ming (1368-1644) tentent de réorienter la Chine
vers ses bases agraires et administratives (recrutement d'une
administration par concours). Puis, au XVe siècle,
ils reprennent la politique des Song et des Mongols, traitant
en tributaires les principautés indochinoises et lançant
de grandes expéditions qui précèdent celles
des Portugais: en 1405, l'amiral Cheng Ho conduira ses
flottes à travers l'océan Indien, jusqu'en Afrique
et en Arabie.
Mais ils doivent bientôt renoncer à leur politique
maritime et abandonner Nankin pour Pékin (1421), car
les Mongols redeviennent menaçants. L'Empire retrouve
une logique continentale dans un idéal d'autarcie économique
et d'isolationnisme politique, bien que l'activité marchande
et commerciale orientée vers le Sud ne se démente
pas.
L'arrivée des Occidentaux en mer de Chine donne un nouvel
élan aux échanges. Les Mongols ne cessant d'attaquer,
les Ming abandonnent l'Asie centrale et, dans la première
moitié du XVIe siècle, se fortifient: à
l'abri de la Grande Muraille, la Chine connaît la prospérité.
Mais l'excès de centralisation entraîne une dépression
économique. Le développement des grands domaines
provoque une crise de la paysannerie, ruine la pyramide sociale
et féodalise l'État. À la fin du XVIe siècle,
l'afflux d'argent du Nouveau Monde permet de redresser la situation,
mais les Mandchous (Jürchen), profitant du désordre
croissant, progressent de manière foudroyante, et les
derniers reliquats des Ming dans l'extrême sud de la Chine
disparaissent en 1644.
Les Qing (1644-1911)
Chronologie (1644) La nouvelle dynastie, les Qing, adopte pour
l'essentiel les institutions de la dynastie des Ming, et se
concilie ainsi les anciennes classes lettrées. Une prospérité
sans précédent contribue à la paix sociale.
Les Mandchous, après avoir signé avec les Russes
le traité de Nertchinsk (1689), se retournent contre
les Mongols qu'ils finissent par écraser au terme de
plus d'un demi-siècle de durs combats (fin de l'Empire
dzoungare en 1758).
La seconde moitié du XVIIIe siècle voit
l'apogée de l'Empire mandchou, dont l'influence s'étend
de la basse Volga au Pacifique, de la mer d'Okhotsk à
la péninsule Indochinoise. La population passe d'une
centaine de millions d'habitants au début du XVIIIe siècle
à plus de 300 millions au début du siècle
suivant. Mais l'Empire chinois entre dans une crise structurelle.
Chronologie (1851) Chronologie (1839) Le régime impérial
va être soumis à une double pression: celle, interne,
des sectes et des sociétés secrètes qui,
du Lotus Blanc en 1796 aux Boxers en 1900, vont combattre la
dynastie mandchoue au nom d'idéaux divers, tantôt
modernistes, tantôt traditionnels et xénophobes;
celle, externe, des puissances européennes, à
commencer par la Grande-Bretagne, qui, de traités en
interventions armées, vont sans cesse obtenir de nouveaux
avantages commerciaux et territoriaux (les «concessions»).
Les guerres de l'Opium (1842 et 1856) voient la Grande-Bretagne
imposer à la Chine l'entrée sur son territoire
de l'opium indien, mais provoquent le soulèvement de
Hong Xiuquan qui proclame l'Empire céleste de la Grande
Paix (Taiping): le mouvement ne sera réduit qu'en 1864
avec l'aide des Occidentaux, qui se livrent une concurrence
diplomatique et commerciale acharnée, mais organisent
à plusieurs reprises des expéditions contre Pékin
– en 1860: bataille de Palikao (Baliqiao) et sac du palais
d'Été.
L'expansion japonaise (1875-1943) Chronologie (1895) La première
guerre perdue contre le Japon (1894-1895) pour le contrôle
de la Corée et la mainmise de la Russie sur la Mandchourie
(1896-1898) créent un climat favorable à un sursaut
politique et à la modernisation du pays (c'est la période
des «Cent Jours» du mandarin Kang Youwei), mais
l'impératrice Cixi fait annuler les réformes.
Sa mort et celle de l'empereur Guangxu (1908) entraînent
l'avènement d'un prince de trois ans, Puyi, et précipitent
l'effondrement de la dynastie.
La République chinoise (1911-1949)
Sun Yat-sen, qui fonde l'Association pour la régénération
de la Chine en 1900 puis le Guomindang (parti national du peuple)
en 1908, fait proclamer, le 29 décembre 1911, la
République, dont il devient le premier président
le 1er janvier 1912. Mais il est contraint de s'incliner
devant le général Yuan Shikai, qui s'empare du
pouvoir en quelques semaines.
Yuan Shikai (1912-1916) Yuan obtient successivement l'abdication
de l'empereur (12 février 1912) et le départ
de Sun Yat-sen (10 mars 1912), puis dissout le Guomindang
(4 novembre 1913) et l'Assemblée nationale (15 décembre
1913). Les Japonais profitent alors de la confusion et de l'engagement
des puissances occidentales dans la Première Guerre mondiale
pour chercher à s'installer durablement en Chine : le
18 janvier 1915, ils présentent au gouvernement
chinois les «vingt et une demandes», qui comprennent
le transfert au Japon des droits que l'Allemagne avait obtenus
dans le Shandong — région conquise en 1914
par les Japonais —, la concession de divers droits
nouveaux notamment sur la Mandchourie et en Mongolie, jusqu'au
contrôle par le Japon de divers aspects de la politique
et des finances de la Chine. Yuan accède à la
plupart de ces exigences — mais pas le droit de contrôle
sur la politique chinoise —, et meurt après
avoir échoué à se faire reconnaître
comme empereur, le 6 juin 1916.
Seigneurs de la guerre et Guomindang (1916-1939) La Chine est
aussitôt déchirée par les rivalités
des généraux, les «seigneurs de la guerre»,
tandis que Sun Yat-sen établit un gouvernement nationaliste
à Canton en 1917. Les puissances occidentales tentent
de contrecarrer la politique d'expansion japonaise en déclarant,
lors de la conférence de Washington de février
1922, le principe de la «porte ouverte» ou de la
«chance égale pour toutes les nations en Chine»,
et elles rendent aux Allemands les droits qu'ils avaient acquis
sur le Shandong. La mort de Sun Yat-sen (12 mars 1925),
fait éclater le Guomindang en deux fractions : l'une
dure, avec notamment la veuve de Sun, Song Qingling, l'autre
modérée, avec Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek).
Dans le même temps, le Parti communiste chinois (PCC),
créé en 1921, s'organise peu à peu et se
développe ; sur l'ordre du Komintern, qui prône
alors la politique de front uni, le parti s'allie une première
fois au Guomindang pour mener une «guerre civile révolutionnaire»,
mais il subit de graves défaites en 1927 (massacre des
communistes de Shanghai par les troupes de Jiang Jieshi en avril).
Les communistes se réfugient aux confins du Hunan et
du Jiangxi et réorientent leur politique en travaillant
à établir des «bases rouges» paysannes.
La Longue Marche (1934-1935) La Chine est alors le théâtre
d'un double conflit : entre les nationalistes de Jiang Jieshi
et les communistes de Mao Zedong d'une part ; entre l'ensemble
de ceux-ci et le Japon, qui occupe depuis 1931 la Mandchourie.
Tandis que Nankin devient la capitale des nationalistes, les
communistes échappent aux cinq grandes «campagnes
d'encerclement et d'anéantissement» menées
par les forces nationalistes entre 1930 et 1934, puis, au terme
de la Longue Marche (1934-1935) qui les mène du Jiangxi
au Shaanxi, ils créent un État autonome avec Yan?an
pour centre. En décembre 1935, les communistes, considérant
que la situation du moment «se caractérise principalement
par les efforts de l'impérialisme japonais pour transformer
la Chine en une colonie», font taire les oppositions «de
gauche» à l'idée d'un «front uni antijaponais»
avec le Guomindang. Communistes et nationalistes chinois se
retrouvent donc unis, du moins en apparence, face au Japon.
Guerre contre le Japon et guerre civile (1937-1949)
La Chine, en guerre officiellement contre le Japon — les
Japonais s'emparent de Pékin en 1937 —, est
bientôt l'un des fronts de la Seconde Guerre mondiale
: communistes et nationalistes — ces derniers ont
transféré leur capitale à Chongqing et
bénéficient de l'aide des États-Unis —,
combattent tantôt unis, tantôt séparés,
et se disputent le contrôle des régions libérées.
Dès 1938, les Japonais ont pris possession des principaux
sites stratégiques sur le plan productif — Pékin,
Canton, Shanghai et Wuhan sont entre leurs mains —,
et ils ne cherchent pas à étendre leurs conquêtes
militaires vers l'ouest, ce qui leur aurait coûté
trop d'efforts en hommes, en matériel et en temps à
un moment où d'autres fronts requièrent leur attention.
Des raids aériens frappent cependant la capitale, Chongqing,
avec l'espoir de faire ainsi tomber le régime nationaliste,
mais l'entrée en scène des chasseurs du général
américain Chennault suffit à éloigner la
menace.
Les Japonais tentent cependant une offensive d'envergure à
partir d'avril 1944 (opération Ichigo, soit «numéro
un» en japonais) dans le but de tourner la supériorité
navale des États-Unis et de relier, par terre, la Corée
au Viêt-nam. Si l'offensive japonaise réussit à
créer un corridor, elle a surtout pour effet de porter
un coup sévère aux troupes nationalistes sur le
territoire desquels les Japonais ont taillé leur voie
de passage. En 1945, la capitulation du Japon modifie d'un coup
les données politiques et militaires en Chine.
Les communistes contrôlent alors des régions qui
regroupent 95?5 millions d'habitants, selon ce qu'affirme
Mao Zedong dans Du gouvernement de coalition (avril 1945). Dans
ce même texte, il indique que la nouvelle politique du
parti communiste sera, à la libération, de former
un gouvernement démocratique de coalition, et il affirme
ne pas rejeter le capitalisme mais au contraire vouloir le développer
«jusqu'à un certain degré». Face au
PCC, le Guomindang, fort de l'aide américaine et de sa
supériorité numérique, cherche à
en finir avec la menace communiste. Cependant, alors que Roosevelt
s'était engagé, lors de la conférence du
Caire en novembre 1943, à aider le gouvernement de Jiang
Jieshi à constituer quatre-vingt-dix nouvelles divisions
et même à maintenir des forces en Chine jusqu'au
rétablissement de la république, il accepta, lors
de la conférence de Téhéran en décembre
1943, que l'Union soviétique prenne part à la
guerre en Extrême-Orient, en échange, entre autres,
de diverses concessions en Chine - par l'accord de Yalta, Staline
s'engage en effet à déclarer la guerre au Japon
au plus tard trois mois après la fin des opérations
militaires en Europe.
La victoire des communistes Cette réorientation de la
diplomatie américaine, en permettant à l'Union
soviétique de jouer un rôle en Extrême-Orient,
a des conséquences décisives : à la capitulation
du Japon, l'Union soviétique peut occuper la Mandchourie
sans crainte de représailles, tandis que seules trente-neuf
divisions sur les quatre-vingt-dix promises par les Américains
aux nationalistes chinois sont effectivement constituées.
Les Américains tentent alors de promouvoir une solution
pacifique et réunissent les représentants du Guomindang
et du parti communiste sous la présidence du général
George Marshall. Un cessez-le-feu entre les deux partis est
signé le 10 janvier 1946, puis les négociateurs
prévoient de convoquer une Assemblée nationale
pour le mois de mai - qui ne sera finalement réunie qu'en
mars 1948. Cependant, la guerre civile reprend dès février
1946. Les communistes tirent profit des atermoiements américains
: alors que les nationalistes remportent des victoires qui pourraient
être décisives, Marshall impose un nouveau cessez-le-feu,
tandis que Staline décide d'aider les communistes chinois.
Lorsque Marshall rentre aux États-Unis, en janvier 1947,
il ne peut que constater son échec : les États-Unis
ont privé les nationalistes de toute aide militaire parce
que ceux-ci n'ont pas respecté la trêve. Jiang
Jieshi se trouve ainsi en position d'infériorité,
même s'il a été réélu président
de la République à Nankin en 1948 ; les nationalistes
perdent peu à peu le contrôle des grandes villes
devant l'avance de l'Armée populaire de libération,
qui bénéficie en outre de la défection
de plusieurs unités nationalistes. Le 1er octobre
1949, Mao proclame à Pékin la République
populaire de Chine.
La république populaire : l'ère Mao (1949-1976)
Chronologie (1949) Chronologie (1949) L'avènement de
la république populaire de Chine marque une rupture avec
les décennies précédentes. La première
évidence est l'ordre, qui se substitue, au moins en apparence
et dans un premier temps, au chaos dans lequel était
plongé le pays. Les étrangers, dont le rôle
avait été si néfaste depuis un siècle,
disparaissent avec le départ des Japonais et des conseillers
américains du Guomindang. La période qui va de
1949 à 1976, année de la disparition de Zhou Enlai
puis de Mao Zedong, est marquée par le primat de la politique
(«Mettre la politique au poste de commande», ainsi
que le déclare Mao), ce qui entraîne une distorsion
de tous les autres champs, qu'il s'agisse de la société,
de l'économie, de la diplomatie, qui se trouvent sous
l'influence directe des conflits politiques agitant la direction
du parti. Analyser la Chine maoïste aboutit ainsi souvent
à un dilemme : telle décision, telle orientation,
vient-elle d'une volonté politique «révolutionnaire»
ou est-elle dictée par des circonstances que le discours
politique s'entretient à maquiller?? Dans l'appréciation
du «modèle chinois», ces enjeux politiques
et idéologiques n'ont toujours pas disparu : à
une sympathie parfois excessive des premiers analystes de l'expérience
maoïste jusque dans les années 1970 succède
une vision contemporaine hostile, qui explique souvent les événements
par le «délire» des dirigeants. Pourtant,
manquent encore beaucoup de données statistiques fiables
et des témoignages dépassionnés qui permettraient
d'apprécier cette période de façon plus
réaliste.
La Chine en 1949 Lorsque les communistes accèdent au
pouvoir, ils trouvent un pays en proie au chaos : des millions
de Chinois n'ont plus de quoi se nourrir ; la misère
dans les villes est effrayante ; une partie des troupes du Guomindang
résiste encore et ne se rendra qu'en 1950 ; les dégâts
causés par la guerre sont considérables, et il
faut y ajouter le démontage, par les Soviétiques,
des usines installées en Mandchourie, lesquelles jouaient
un rôle essentiel dans les domaines de l'énergie,
des textiles ou de la chimie ; enfin, l'inflation atteint des
niveaux inconnus jusque-là. Ainsi, alors que le cours
du yuan-or avait été établi à un
quart de dollar le 19 août 1948, il en faut 23 millions
en mai 1949 pour acquérir un dollar. Les nationalistes,
eux, soit quelque 2?1 millions de personnes, dont un demi-million
de soldats, ont trouvé refuge à Taiwan.
La politique intérieure de 1949 à 1976 Par la
«dictature démocratique du peuple», le Parti
communiste chinois (PCC) se donne pour tâche d'en finir
avec «l'impérialisme, le féodalisme et le
capitalisme». La politique intérieure chinoise
est la résultante complexe de nécessités
économiques concrètes, de luttes de factions au
sein du PCC, d'influences extérieures — notamment
soviétique jusqu'au début des années 1960 —
et d'aléas comme une bonne ou une mauvaise saison, la
Chine restant un pays très largement agricole, soumis
en conséquence aux conditions naturelles. (Les faits
de politique extérieure sont traités plus bas.)
La référence soviétique (1950 - 1955) Dans
les premières années de la reconstruction, le
PCC ne peut guère compter que sur l'aide soviétique.
Les dirigeants chinois, qui pensent en effet que «la neutralité
n'est qu'un camouflage» (Mao), choisissent sans ambiguïté
le camp soviétique, les États-Unis étant
le principal représentant de l'impérialisme honni.
L'industrie et le commerce. L'aide de Moscou se concrétise
par un premier traité économique, signé
dès février 1950, qui accorde à la Chine
un crédit de 300 millions de dollars — qui
ne représente cependant qu'une partie de la valeur des
matériels démontés par les Soviétiques
en Mandchourie, et qui est inférieur de moitié
à l'aide accordée au même moment par Staline
à la Pologne, par exemple. L'aide soviétique se
compte également en grands projets d'industrie lourde,
y compris l'envoi d'ingénieurs (environ dix mille) pour
les mettre sur pied, ce qui a pour conséquence de lancer
la Chine dans l'imitation du «modèle» soviétique
: adoption de plans quinquennaux, dont le premier commence en
1955 et pour la réalisation duquel l'aide soviétique
est déterminante, notamment dans la production de fer
et d'acier, le développement des transports ferroviaires
et la production de pétrole ; développement de
l'industrie lourde (52 % du total des investissements du
premier plan quinquennal lui sont consacrés), au détriment
de l'industrie des biens de consommation (6?5 %) et de
l'agriculture (7?6 %) ; système d'enseignement calqué
sur le système soviétique… Les entreprises
privées sont nationalisées : 95?7 % d'entre
elles le sont à la fin de 1956, tandis que les objectifs
des planificateurs sont sans cesse revus à la hausse,
dans un grand mouvement d'émulation socialiste. En nationalisant
le commerce de gros et en développant les coopératives,
l'État prend progressivement le contrôle de l'ensemble
des échanges. Le dépôt obligatoire à
la banque d'État de l'or, de l'argent et des devises,
effectué en corrélation avec la création
du renminbi («monnaie du peuple»), permet de rétablir
les circuits monétaires. Les échanges extérieurs
se déroulent en priorité avec l'Union soviétique,
qui représente 55 % du commerce extérieur
de la Chine entre 1952 et 1955.
La réforme agraire. La réforme agraire, qui doit
permettre d'en finir avec le féodalisme, est conduite
d'une manière radicale par l'expropriation des propriétaires
fonciers. Proclamée le 28 juin 1950, elle tente
de mettre en application le principe «La terre à
celui qui la cultive». Son résultat est indéniable
: en 1953, quelque 120 millions de paysans pauvres deviennent
propriétaires et 180 millions voient leur parcelle
augmentée (leur lopin est alors en moyenne de 0?8 ha
contre 1?2 ha pour les paysans riches, catégorie
comprenant tous les paysans qui employaient auparavant des ouvriers
agricoles) ; 46 millions d'ha sur 107 au total ont été
enlevés aux propriétaires fonciers et redistribués.
Ce succès se révèle cependant fragile :
lors de la phase suivante, qui consiste à entamer le
processus de collectivisation des terres, les paysans nouvellement
propriétaires ne comprennent pas pourquoi il faut désormais
travailler en commun, et nombre d'entre eux choisissent alors
de nuire aux coopératives qui se mettent malgré
tout en place — la Chine en compte 400?000 à
la fin de 1954. Dès 1955, dans certaines provinces, des
coopératives sont dissoutes (15?000 sur 53?000 au Zhejiang).
Mao décide d'accélérer le mouvement, et,
à partir de 1956, le parti va forcer les paysans à
la collectivisation. La mobilisation des masses. Le régime
communiste revendique ouvertement sa nature «dictatoriale
démocratique», puisqu'il s'agit, entre autres,
d'extirper toute référence réactionnaire,
tant de la société que des champs politique et
culturel. Au départ, il ne s'agit que de simples mesures
de police : surveillance des notables et des «réactionnaires»,
ou éradication de la prostitution. Puis la surveillance
de la société par le parti devient plus massive
et plus importante. Une adhésion réelle est demandée
au peuple, qui aboutit assez vite à des effets pervers.
La répression s'accroît sensiblement dans les périodes
de difficultés économiques ou politiques, en prenant
notamment la forme de «campagnes de masse» ; les
cadres du parti sont souvent conduits à des excès
de zèle pour se faire valoir de leurs supérieurs,
qu'il s'agisse d'améliorer les niveaux de production
que leur demande le parti, ou de dénoncer une part plus
importante de «réactionnaires» que celle
fixée par le Bureau politique. Ces excès conduisent
à des campagnes de rectification internes au parti, soit
contre les «tendances réactionnaires» et
les «bourgeois», soit contre l'«impétuosité»
de certains cadres et les «gauchistes» — ces
campagnes font elles aussi de nombreuses victimes innocentes
si l'on en juge par le nombre de personnes réhabilitées
à partir de 1978. Renforcer le contrôle du parti
par des campagnes de masse est ainsi un objectif prioritaire.
Les contre-révolutionnaires, «chefs de bandits,
despotes locaux et agents secrets», selon une directive
de Mao pour le Comité central de 1951, sont pour certains
d'entre eux exécutés, en général
immédiatement après le jugement ; d'autres sont
envoyés en camp de rééducation ou de réforme
par le travail ; d'autres enfin sont incarcérés.
Durant l'hiver 1951-1952, la campagne dite des Trois Anti (sanfan)
vise à extirper le gaspillage, la corruption et la bureaucratie
du personnel des organismes et entreprises d'État, qui
sont souvent des fonctionnaires hérités de l'ancien
régime. Suit la campagne des Cinq Anti (wufan), déclenchée
au début de 1952 contre les «cinq vices»
des industriels et des commerçants : pots-de-vin, fraude
fiscale, détournement des biens de l'État, escroquerie
dans l'exécution des contrats passés avec l'État
et vol des informations économiques. Les directives que
donne Mao précisent les différents cas : «Dans
le mouvement des Cinq Anti, les principes fondamentaux à
observer pour traiter les cas des entreprises industrielles
et commerciales sont les suivants : clémence pour les
infractions anciennes, sévérité pour les
infractions récentes ; clémence pour la majorité,
sévérité pour la minorité ; clémence
pour qui avoue, sévérité pour le récalcitrant
; indulgence pour l'industrie, sévérité
pour le commerce ; indulgence pour le commerce normal, sévérité
pour le commerce spéculatif» (Sur les luttes sanfan
et wufan, 1952). C'est à partir d'un tel canevas que
les responsables locaux du parti doivent déterminer la
«ligne juste», afin de «frapper avec sûreté,
précision et sévérité» (Mao).
Le parti tente très tôt de contrôler les
intellectuels, tels que Hu Feng, un écrivain connu qui
estime que la Chine est près d'aboutir à une «uniformité
de l'opinion publique» ; il dénonce l'idéologie
communiste et l'imposition, par le parti, des thèmes
que les intellectuels sont autorisés à traiter.
Hu Feng est arrêté en 1955 — il sera
réhabilité en 1978. Dans le même temps,
le parti se renforce pour atteindre 6?3 millions d'adhérents
en 1953 et 9?3 millions en 1956, dont 14 % d'ouvriers.
La loi sur le mariage (30 avril 1950), qui s'attaque à
un aspect fondamental de la morale confucéenne, abolit
le «système matrimonial féodal» :
les droits de la femme sont désormais égaux à
ceux du mari ; les mariages arrangés, le concubinage,
la polygamie et les fiançailles d'enfants sont interdits
; les veuves sont autorisées à se remarier ; le
divorce est permis et les enfants naturels ont les mêmes
droits que les enfants légitimes.
De la mésentente avec l'Union soviétique à
la rupture Le 31 juillet 1955, Mao lance «un mouvement
socialiste de masse dans les campagnes» : il s'agit de
mettre en place la «coopération agricole»
(Sur le problème de la coopération agricole, 1955).
Ce mouvement, qui rencontre peu de résistances semble-t-il,
est un échec — les récoltes sont médiocres —
et cesse dès l'été 1956. Entre-temps, le
XXe congrès du parti communiste d'Union soviétique
(PCUS), au cours duquel est dénoncé le culte de
la personnalité et la politique de Staline, ainsi que
la crise de 1956 en Europe de l'Est conduisent Pékin
à prendre ses premières distances d'avec Moscou.
Un discours de Mao du 25 avril 1956, intitulé Sur
les dix grands rapports, rend compte de ces premières
dissensions idéologiques. Alors que «les erreurs
apparues au cours de l'édification socialiste de l'Union
soviétique […] ont été mises au jour
récemment», Mao invite les Chinois à ne
plus tant «négliger la production des moyens d'existence,
en particulier des céréales» — le
«rapport» entre l'industrie lourde d'une part, l'industrie
légère et l'agriculture d'autre part, était
alors trop favorable à la première. Dans le même
texte d'orientation, Mao invite à reconsidérer
neuf autres «rapports», dont celui entre les régions
côtières et celles de l'intérieur, les autorités
centrales et les administrations locales, entre les Han et les
minorités nationales, et entre la Chine et le reste du
monde. Dans les années suivantes, la question de la fourniture
à la Chine d'un armement nucléaire — ce
que finiront par refuser les Soviétiques —
contribue à tendre davantage les rapports entre les deux
voisins. L'amitié entre les deux pays ne se dément
pourtant pas tout de suite — Mao effectue encore
un voyage à Moscou en 1957 —, et l'aide soviétique
ne cesse qu'en juillet 1960.
La Chine vient de connaître une période de développement
remarquable, puisque le taux de croissance de la production
industrielle atteint 18 % par an entre 1953 et 1957. L'industrie
lourde s'est considérablement développée
: doublement de la production de charbon (130 millions
de tonnes en 1957) et quadruplement de celle d'acier (5?3 millions
de tonnes).
Notons qu'en 2002, cette période est encore considérée
par les dirigeants chinois comme positive dans l'expérience
du communisme chinois, ce qui n'est pas le cas de la longue
période qui s'ouvre en 1957 pour se terminer par la mort
de Mao en 1976.
Les Cent Fleurs (1956-1957) Chronologie (1956)
Le mouvement des Cent Fleurs, qui débute en 1956, semble
au départ correspondre à une libéralisation
de la vie politique et intellectuelle : «Que cent fleurs
s'épanouissent, que cent écoles rivalisent?!»
En réalité, et à la suite des difficultés
économiques, la politique de Mao est remise en cause
lors du VIIIe congrès du PCC, qui se tient du 15
au 27 septembre 1956. Liu Shaoqi présente le rapport
politique, qui est un désaveu modéré de
la ligne de Mao et un plaidoyer pour un retour à une
construction «pas à pas» du socialisme. Mao
répond en transformant les Cent Fleurs en campagne de
rectification : les masses sont invitées à critiquer
le parti, afin que celui-ci se corrige. Le 27 février
1957, Mao prononce l'un de ses discours les plus célèbres
: De la juste solution des contradictions au sein du peuple.
Dans cette définition de la ligne «correcte»,
chacun semble encouragé à exprimer ses doléances
afin de démasquer les ennemis du peuple qui évoluent
encore au sein de la société socialiste, mais
Mao, après avoir constaté à quel point
les critiques se déchaînent contre le parti, dirige
la campagne contre les «droitiers bourgeois» accusés
en juin par le Quotidien du peuple de vouloir nuire à
la construction de la Chine socialiste. Quelque 400?000 personnes
sont alors envoyées en camp de rééducation
par le travail, et 300?000 cadres du parti sont éliminés,
dont une bonne partie sont envoyés à la campagne
— politique qui connaît à partir de
ce moment un développement parfois considérable.
Le Grand Bond en avant (1958-1960) Chronologie (1958)
Le «Grand Bond en avant», mené au nom de
l'idéologie de 1958 à 1960, constitue une rupture
nette avec le modèle soviétique. Mao lance un
gigantesque mouvement volontariste visant à abolir les
«contradictions au sein du peuple», c?est-à-dire
les oppositions fondamentales entre les villes et les campagnes,
l'industrie et l'agriculture, les intellectuels et les travailleurs
manuels… Le pouvoir compte sur une industrialisation
des campagnes ; il s'agit de «livrer un combat contre
la nature», selon ses propres termes. Le but proclamé
est de «rattraper la Grande-Bretagne en trois ans et les
États-Unis en quinze ans», avec des objectifs de
production souvent exagérés, par exemple 10?7 millions
de tonnes pour l'acier, soit un doublement en quelques mois
de la production. Sur le plan idéologique, les dirigeants
chinois font preuve de triomphalisme : pour eux, l'épicentre
des révolutions s'est déplacé vers l'est
— ce dernier élément sera au centre
de la rhétorique maoïste jusque dans les années
1970.
Les paysans sont pour leur quasi-totalité intégrés
dans des coopératives socialistes de «type supérieur»,
les communes populaires rurales, qui sont créées
en 1958 et qui sont censées fonctionner selon des principes
socialistes. Outre leur travail en brigade, ils doivent participer
à des grands travaux collectifs, notamment d'irrigation.
Le processus de collectivisation s'accélère :
suppression des lopins et du bétail privés, multiplication
des équipements collectifs (crèches, cantines).
Le pouvoir cherche à briser la cellule familiale — foyer
de résistance passive — tout en entraînant
les femmes à se consacrer aux activités productives.
La généralisation des petits hauts fourneaux inaugure
l'industrialisation des campagnes, mais l'acier qu'ils produisent
s'avère souvent inutilisable. Le contrôle du parti
est renforcé ; les cadres et les étudiants sont
astreints au travail manuel, les cadres sont épurés,
y compris aux plus hauts échelons locaux, surtout lorsque
les directives émanant du «centre» ne sont
pas assez bien respectées. Pour la seule année
1958, on estime qu'environ un million de cadres sont expulsés
du parti, que quelque 30?000 personnes sont envoyées
en camp de travail, tandis que des centaines de milliers de
personnes sont déplacées pour mener à bien
divers chantiers. La victime politique la plus notable du Grand
Bond en avant est le maréchal Peng Dehuai.
Les résultats s'avèrent catastrophiques, en particulier
pour l'agriculture ; la famine, qui sévit notamment en
1959 (sécheresse), en 1960 (inondations dans certains
secteurs, sécheresse ailleurs) et jusqu'en 1961, cause
entre 15 et 30 millions de morts. Mao choisit de faire
son autocritique, et, en 1959, il doit abandonner la présidence
de la République à Liu Shaoqi — lequel
estime que l'échec du Grand Bond en avant est dû
à 70 % à des erreurs humaines —
le Grand Bond en avant ne cesse pourtant qu'en 1962. À
partir de 1959, les dirigeants s'emploient plutôt à
contrôler la remise en ordre du système productif,
sans contredire les errements des mois précédents
; les objectifs fixés restent quasi irréalisables,
mais sont revus à la baisse à partir de 1959.
Surtout, l'industrie lourde sort encore renforcée de
ces années — même s'il est difficile
de croire les statistiques, que les cadres ont intérêt
à truquer —, au détriment de l'agriculture
et des paysans chinois. Les dirigeants du parti ordonnent donc
une retraite politique, pour revenir à des conceptions
plus traditionnelles. Deng Xiaoping s'écrie, en juillet
1962 : «Peu importe qu'un chat soit blanc ou noir pourvu
qu'il attrape les souris.» Mao contre-attaque en lançant,
à l'automne de 1962, le «mouvement d'éducation
socialiste».
Le Mouvement d'éducation socialiste (1962-1965) Il s'agit
cette fois d'en finir avec les pratiques capitalistes et d'épurer
le parti de ses éléments «droitiers»,
et notamment ses cadres locaux, pour leur manque de rigueur
dans le travail : fraudes, comptabilité truquée,
détournement des biens de l'État… C'est
aussi à cette époque qu'apparaissent les Citations
du président Mao, plus connues sous le nom de Petit Livre
rouge, qui va devenir l'emblème de la Révolution
culturelle — l'ouvrage sera tiré à
un milliard d'exemplaires, traduit dans de très nombreuses
langues et diffusé dans le monde entier. Dans les années
qui suivent le Grand Bond en avant, la déroute de l'agriculture
entraîne des conséquences négatives dans
tous les secteurs, et l'économie met plusieurs années
pour retrouver ses niveaux d'avant 1958. La taille des communes
populaires, inadaptées à leur fonction de production,
est réduite : elles ne comptent plus en moyenne que de
6?000 à 15?000 personnes, contre jusqu'à plus
de 100?000 lors de leur fondation. Le commerce de la Chine s'ouvre
sur le monde et double presque entre 1962 et 1966, pour atteindre
quelque 4 milliards de dollars.
La Révolution culturelle
La période qui suit, de 1965 jusqu'en 1971, connue sous
le nom de Grande Révolution culturelle prolétarienne,
marque les bouleversements les plus profonds survenus en Chine
depuis 1949. Il s'agit pour Mao et ses partisans d'écarter
les «responsables qui, bien que du Parti, se sont engagés
dans la voie capitaliste», par un processus inédit
dans l'histoire du socialisme. Après les mois de campagne
«antirévisionniste», le mot d'ordre de Mao
«Feu sur le quartier général?!» jette
les jeunes à l'assaut des cadres en juillet 1966. Des
universités, la contestation gagne les entreprises et
déclenche une lutte armée entre diverses factions.
L'économie est désorganisée durant toute
cette période. Une fois l'aile droite du parti écartée
— à commencer par Peng Zhen, le maire de Pékin,
puis Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, écartés dès
1966 —, l'armée se livre, en 1968, à
une remise en ordre, en envoyant les étudiants à
la campagne et les ouvriers à l'usine. Mao reconstruit
le parti autour d'une alliance «paysans-ouvriers-soldats».
Il s'appuie alors sur le maréchal Lin Biao, que la propagande
présente comme son successeur. Cependant, alors que Lin
cherche à renforcer davantage encore le pouvoir de l'armée,
il se heurte à Mao et à son groupe, qui décident
de reprendre en main le pays. En 1971, la Chine annonce la mort
de Lin dans un accident d'avion, alors qu'il tentait, selon
les sources officielles, de gagner l'Union soviétique
à la suite d'un coup d'État manqué.
Le «Groupe central de la Révolution culturelle»,
mené par Jiang Qing, Chen Boda (le secrétaire
de Mao), Zhang Chunqiao et Yao Wenyuan, et avec l'appui du Grand
Timonier, présente la «pensée Mao-Zedong»
comme l'«arme idéologique des masses». L'intervention
modératrice de Zhou Enlai ne peut empêcher que
de nombreux monuments et bibliothèques soient saccagés.
La Révolution culturelle apparaît à la fois
comme une manœuvre tactique de Mao pour renforcer son pouvoir
et comme une tentative d'éliminer définitivement
les tendances bureaucratiques en mettant «la politique
aux postes de commande».
Les dernières années Mao (1971-1976) La disparition
de Lin Biao marque la reprise en main de l'État par un
courant plus modéré, incarné par Zhou Enlai,
qui lance en 1973 un mouvement de critique de Lin Biao, qui
vise en réalité la gauche du parti, réunie
autour de Jiang Qing. Celle-ci réplique en transformant
la campagne en critique de Confucius ; le «pilin pikong»
(«critiquer Lin, critiquer Kong», nom chinois de
Confucius) détourne la colère contre les «droitiers»
comme Liu Shaoqi, cherchant ainsi à atteindre Zhou lui-même,
mais la manœuvre échoue puis s'apaise dès
1974. Le gouvernement est alors réorganisé, et
de nombreuses universités sont rouvertes. Certains cadres,
qui avaient été victimes de la Révolution
culturelle, sont réhabilités — le plus
célèbre est Deng Xiaoping. Cependant, la Révolution
culturelle n'est à ce moment toujours pas officiellement
close, et les dernières années de Mao sont marquées
par cette lutte de tendance au sommet, lutte d'autant plus âpre
que la santé de Mao comme celle de Zhou sont très
précaires.
En 1975, la IVe Assemblée nationale populaire adopte
une nouvelle Constitution, qui reconnaît le droit de grève
et celui d'afficher des dazibao («journaux en grands caractères»).
La gauche place Wang Hongwen au troisième rang de la
hiérarchie du PCC. Wang, dont la ressemblance physique
avec Mao jeune est frappante, mène aussitôt une
attaque contre la politique de Zhou Enlai, qui engage la Chine
sur la voie des «Quatre Modernisations» — de
l'industrie, de l'agriculture, des sciences et de la défense.
Selon Wang et la gauche, c'est la voie ouverte à une
restauration du capitalisme. Zhou, déjà contraint
à une semi-retraite dès 1974, laisse Deng Xiaoping
prendre la défense de cette politique ; enfin, il meurt
le 8 janvier 1976. Début février, sur l'injonction
de Mao, Hua Guofeng devient Premier ministre ; son atout est
d'incarner une ligne moyenne entre Deng et Jiang Qing. Deng
est cependant rapidement éliminé par le groupe
de gauche, tandis que de nombreux Chinois manifestent leur volonté
de mettre en œuvre les Quatre Modernisations en défilant
place Tian An Men, devant le monument aux héros du peuple.
Le 5 avril, les manifestants sont dispersés par
la force. Durant l'été, l'un des tremblements
de terre les plus dévastateurs de l'histoire de la Chine
fait quelque 600?000 morts dans la région de Tianjin
— certains veulent y voir un signe annonciateur de
la fin d'un règne, en cela conforme à la tradition
de l'histoire chinoise. Le 9 septembre 1976, Mao meurt.
La politique extérieure de 1949 à 1976 Dès
la prise du pouvoir, les dirigeants communistes chinois se lancent
dans une politique étrangère très active,
dont les principaux volets sont constitués par leurs
relations avec l'Union soviétique, qui se dégradent
rapidement, celles avec les États-Unis, qui se réchauffent
peu à peu jusqu'à la normalisation, et enfin celles
avec le «second monde» et le tiers-monde. Aux yeux
des dirigeants chinois, le tiers-monde représente l'opportunité
de faire connaître et apprécier leur modèle
révolutionnaire, et de se forger ainsi des alliés,
voire des amis, dans la lutte d'«encerclement des villes
par les campagnes», c?est-à-dire dans le combat
qui oppose les pays riches, industrialisés et développés
aux pays pauvres du tiers-monde sous-développé.
Cette diplomatie révolutionnaire atteint son point culminant
lors de la Révolution culturelle, lorsque les ambassades
de certains pays étrangers à Pékin (Grande-Bretagne,
Kenya) sont attaquées par les gardes rouges. Cependant,
durant toute l'ère maoïste, la diplomatie chinoise
sait aussi prendre en compte les intérêts de l'État
avant ceux de la «révolution mondiale». Il
en résulte des manœuvres parfois si complexes qu'elles
déroutent amis et adversaires. Quoi qu'il en soit, la
Chine est reconnue par l'ensemble du monde comme un partenaire
responsable : en 1964, la France reconnaît la Chine, qui,
le 25 octobre 1971, entre aux Nations unies et à
son Conseil de sécurité, dont elle devient aussitôt
l'un des cinq membres permanents.
Les relations sino-soviétiques : de l'«amitié
indestructible» à l'hostilité Dès
l'hiver 1950, Mao Zedong et Zhou Enlai négocient avec
Moscou un traité d'amitié, d'alliance et d'assistance
mutuelle conclu le 14 février 1950 pour trente ans.
L'aide financière soviétique, on l'a vu plus haut,
reste cependant modeste, défaillance que ne manqueront
pas d'exploiter plus tard les dirigeants chinois lorsque leur
querelle avec l'Union soviétique sera devenue publique.
Dans un premier temps, cependant, le camp communiste semble
solide, comme le prouvent les événements de Corée.
Dès le 20 juin 1950, la Chine populaire se trouve
en effet face à un conflit d'ampleur internationale aux
portes de ses frontières. Les Chinois envoient un contingent
de volontaires, placé sous les ordres de Peng Dehuai
et équipé de matériel soviétique,
qui remporte des succès notables face aux troupes américaines
à partir d'octobre 1950 — l'intervention chinoise
entraîne le retrait vers le sud des Américains
et de leurs alliés Coréens, et la stabilisation
du front autour du 38e parallèle. Lorsque la Chine
signe le cessez-le-feu, le 27 juillet 1953, à Panmunjon
avec les États-Unis, elle peut enregistrer une première
victoire diplomatique d'importance avec l'installation d'un
régime de caractère socialiste à sa frontière
nord-est.
La mort de Staline, en 1953, facilite d?abord les relations
sino-soviétiques : alors que Staline considérait
les Chinois comme des partenaires de niveau inférieur,
Khrouchtchev — qui se rend en Chine en 1954 et y
fera plusieurs voyages — et la nouvelle direction
soviétique ont tendance à donner à la Chine
une place plus en rapport avec sa puissance démographique.
L'aide soviétique est financièrement plus importante
qu'au début des années 1950, et elle inclut un
volet dans le domaine de la recherche scientifique, avec la
fourniture par Moscou d'un réacteur nucléaire
expérimental. On peut estimer que l'aide soviétique
dépasse les 2 milliards de dollars entre 1950 et
1957. Cependant, le choc du XXe congrès du PCUS
en 1956 et la crise hongroise conduisent les dirigeants soviétiques
à s'assurer qu'ils dominent effectivement l'ensemble
des pays socialistes, politique qui déplaît de
plus en plus aux Chinois, qui, en outre, voient dans Khrouchtchev
un «révisionniste», et, lors de la crise
des missiles de Cuba, en 1962, un «capitulationniste».
En novembre 1957, Mao reconnaît encore que la révolution
chinoise s'appuie sur «la riche expérience du parti
communiste et du peuple de l'Union soviétique»,
mais en 1959, alors que l'Union soviétique s'engage dans
la politique de coexistence pacifique, les dirigeants chinois
se convainquent qu'ils n'ont plus rien à attendre de
Moscou. L'aide soviétique cesse en juillet 1960 — jusqu'en
1965, la Chine poursuit et même anticipe le remboursement
des prêts consentis par l'Union soviétique. En
1964, avec l'explosion de la première bombe nucléaire
chinoise, puis avec le déclenchement de la Révolution
culturelle, la tension monte encore entre les deux pays, qui
prétendent chacun au leadership sur le monde communiste.
En 1969, lors d'une conférence mondiale des partis communistes
tenue à Moscou, les Soviétiques parviennent à
marginaliser les Chinois. La même année, des accrochages
armés ont lieu sur le fleuve Oussouri, à la frontière.
La propagande antisoviétique n'a jamais été
aussi virulente, ce qui annonce le rapprochement vers l'ouest.
Les relations sino-américaines et sino-japonaises En
l'opposant aux États-Unis, la guerre de Corée
(1950-1953) redonne à la Chine un rôle de premier
plan, ainsi qu'on l'a vu. Mais cette guerre lui fait perdre
toute perspective de s'intégrer dans l'ordre international
mondial dans un délai raisonnable en lui aliénant
les États-Unis. De plus, la chute de la Corée
du Nord dans le «bloc socialiste» contribue à
alimenter la «théorie des dominos» des stratèges
militaires américains — selon lesquels les
pays du tiers-monde tombent un à un, comme des dominos,
dans le camp socialiste. Les États-Unis cherchent dès
lors à contenir l'expansion soviétique et chinoise
par leur politique dite de containment, avec notamment le traité
nippo-américain de septembre 1951, que la Chine considère
comme une manifestation d'hostilité.
Dans un texte célèbre de 1956, L'impérialisme
américain est un tigre en papier, Mao mène une
attaque sans concession contre les États-Unis. En 1958,
la tension monte avec le bombardement, par Pékin, des
îles de Jinmen (Quemoy) et Mazu (Matsu), au large de Taiwan
; aussitôt la VIIe flotte américaine s'interpose
dans le détroit de Formose. Des éléments
nouveaux vont cependant peu à peu entraîner le
rapprochement entre les deux adversaires. En 1959, le secrétaire
d'État américain, C?H? Herter, propose de faciliter
les échanges de journalistes entre la Chine et les États-Unis.
Mais les Chinois posent une condition préalable : le
retrait des Américains de Taiwan. Cette question reste
désormais au cœur de la politique étrangère
chinoise vis-à-vis de Washington, et si elle empêche
toute normalisation, elle permet cependant de maintenir ouvertes
les discussions entre les deux pays. Lorsque la tension avec
l'Union soviétique atteint des sommets, à partir
de 1968, le rapprochement avec les États-Unis semble
une voie possible. En 1970, Mao déclare au journaliste
américain Edgar Snow, auteur d'un important ouvrage,
Étoile rouge sur la Chine, qu'il accueillerait volontiers
le président américain, Richard Nixon. Dès
l'année suivante, Henry Kissinger, le secrétaire
d'État américain, se rend en Chine, puis c'est
au tour de Nixon lui-même, à partir du 21 février
1972. Le 28 février 1972, le communiqué de
Shanghai montre l'avancée spectaculaire de la détente
entre les deux pays. Les États-Unis reconnaissent notamment
que «tous les Chinois soutiennent que Taiwan est une partie
de la Chine».
Avec le Japon, le dégel commence en 1954, avec une première
mission de la Croix-Rouge chinoise au Japon. En 1957, la quasi-totalité
des prisonniers de guerre japonais sont rapatriés - mais
la Chine conserve une cinquantaine de criminels de guerre. Cependant,
le Japon refusant de reconnaître le régime de Pékin,
l'année 1958 marque une rupture dans le rapprochement
sino-japonais. Le processus de normalisation ne s'engage qu'au
début des années 1970, par le biais de divers
accords commerciaux, et se conclut par un traité de paix
et d'amitié signé le 12 août 1978 par
Deng Xiaoping.
La Chine et le tiers-monde L'activité diplomatique de
la Chine envers le tiers-monde se révèle originale,
au point d'ailleurs d'être souvent confuse et délicate
à interpréter. La diplomatie chinoise tente en
effet de mêler idéologie et réalisme. Tandis
que les «perspectives révolutionnaires mondiales»
que pensent déceler les communistes chinois durant les
années 1950-1960 les conduisent à favoriser les
mouvements révolutionnaires, leur pragmatisme en tant
que dirigeants d'un État les amènent à
mener une politique d'amitié avec certains gouvernements
qui n'appartiennent pas au camp socialiste, y compris, dans
les années 1970, avec le Chili de Pinochet ou l'Argentine
des généraux. La diplomatie chinoise est ainsi
souvent contrainte à des volte-face spectaculaires, et
si elle enregistre certains succès magistraux, elle subit
tout autant de défaites importantes. Il faut ajouter
à ce tableau d'ensemble le fait que, durant la Révolution
culturelle, et plus particulièrement de 1965 à
1969, le modérateur qu'est Zhou Enlai doit compter avec
les gardes rouges et corriger leurs «excès»
au risque de passer lui-même pour un réactionnaire,
ce qui se traduit par des incohérences de la diplomatie
chinoise. Des traités d'amitié sont signés
avec nombre de pays stratégiquement importants (Népal,
Afghanistan, Cambodge), et avec des pays d'Afrique.
Indochine et Viêt-nam. En Indochine, les Chinois jouent
un rôle important lors de la guerre d'Indochine en aidant
matériellement le Viêt-minh, mais aussi en infusant
les principes de la guerre de guérilla tels que Mao les
avait théorisés durant les années 1930
et 1940 ; la politique chinoise est ainsi l'une des causes directes
de la défaite française en Indochine. La Chine
obtient en outre un important succès diplomatique en
étant représentée par Zhou Enlai, lors
de la conférence de Genève en 1954.
L'activité de la diplomatie chinoise dans la région
reprend de plus belle en 1964, lorsque Pékin se montre
soucieux d'aider les communistes vietnamiens à repousser
«l'agression américaine». Cependant, les
Vietnamiens comptant plus sur l'Union soviétique, la
Chine reste en retrait durant le conflit avec les États-Unis.
Alors que les Chinois critiquent toujours davantage l'Union
soviétique, la complexité de leur diplomatie est
mise en évidence au Viêt-nam, où ils ne
sont pas des alliés du camp socialiste dans sa lutte
contre «l'impérialisme américain»
— Pékin envoie cependant des troupes non combattantes.
Logiquement, c'est sans enthousiasme que la Chine accueille
la nouvelle de la victoire des communistes vietnamiens en avril
1975.
L'Inde et le Pakistan. Les relations avec l'Inde constituent
l'un des principaux volets de la diplomatie chinoise. Elles
s'inscrivent d?abord dans un esprit de coopération, illustré
par l'accord sur le Tibet par lequel les deux pays déclarent
respecter les principes fondamentaux de la coexistence pacifique
: respect mutuel de la souveraineté, non-agression, coexistence
pacifique, non-ingérence dans les affaires intérieures,
égalité et bénéfice mutuel. Nehru
œuvre afin que la Chine trouve sa place dans le mouvement
des non-alignés : elle participe alors à une conférence
des pays d'Afrique et d'Asie tenue à Bandung en 1955,
au cours de laquelle la politique «colonialiste»
de l'Union soviétique et du camp socialiste auquel la
Chine appartient pourtant ne sont pas épargnées
— mais Zhou Enlai est passé maître dans
l'art des subtilités diplomatiques. Cependant, des désaccords
sur le tracé de la frontière himalayenne conduisent
à des affrontement armés en septembre-octobre
1962, dans l'Aksai Chin, qui se soldent par une nette victoire
des Chinois, qui cessent unilatéralement les combats.
En 1963, la Chine signe un important accord avec le Pakistan
à propos du Cachemire : les deux pays reconnaissent provisoirement
— en attendant le règlement du problème
indo-pakistanais —leurs zones de souveraineté
respectives. Cet accord avec un allié des États-Unis
constitue un premier pas vers les États-Unis. En effet,
alors que l'Inde d'Indira Gandhi se rapproche davantage encore
de l'Union soviétique, la Chine trouve dans le Pakistan
un allié propre à contrecarrer les visées
expansionnistes supposées de l'Union soviétique
et de l'Inde : à la création, en Asie, d'un axe
nord-sud, la Chine répond par l'instauration d'un axe
est-ouest. Diplomatie peu cohérente au départ
— le Pakistan est l'allié principal des États-Unis
dans la région —, la politique chinoise s'avère
finalement une réussite lorsque l'axe Pékin-Islamabad
devient l'un des fondements du rapprochement avec Washington.
En effet, à l'amitié de l'Union soviétique
avec l'Inde, qui dessine en Asie un axe «nord-sud»,
les Chinois opposent leurs liens «est-ouest» avec
le Pakistan, ce qui est conforme aux vues géopolitiques
des États-Unis.
Exporter la révolution. Avec des fortunes diverses,
le PCC cherche à exporter la révolution maoïste,
notamment en direction des régions où le paysannat
est majoritaire : Amérique latine, Afrique et surtout
Asie. Après avoir mené une politique d'amitié
avec Israël, les Chinois se tournent vers les pays arabes,
dans lesquels ils voient de meilleures potentialités
révolutionnaires. Leurs espoirs sont à peu près
partout déçus, à la fois parce qu'aucune
révolution ne se produit, et aussi parce que les Chinois
sont souvent incompris : en effet, leur diplomatie, complexe,
reste liée à des questions idéologiques
— il n'est par exemple pas question pour Pékin
de soutenir le parti communiste algérien parce qu'il
est «inféodé à Moscou». L'Albanie
socialiste reste, jusqu'à la mort de Mao, un allié
constant en Europe.
La Chine post-maoïste (de 1976 à nos jours)
Chronologie (1976) La mort de Mao marque la fin d'une ère
politique. Un mois seulement après son décès,
la fraction de gauche du PCC est éliminée. Cinq
ans plus tard, Deng Xiaoping et ses partisans ont maîtrisé
leurs principaux opposants et dirigent désormais la Chine,
même si, en 1989, le pays connaît de graves troubles
dont les répercussions à l'étranger mettent
plusieurs années à s'effacer.
La politique intérieure de 1976 à nos jours Le
dernier quart de siècle est marqué, en politique
intérieure, par un recul de la politique pure, au profit
de l'économie : les grands choix de développement
ouvrent le pays sur le monde capitaliste, non sans engendrer
de graves contradictions à tous les niveaux. La prééminence
du parti n'est remise en cause que par des groupes contestataires
très limités, tandis que la lutte contre la corruption
et contre le chômage occupent une place désormais
centrale dans la politique intérieure.
L'élimination de la «Bande des Quatre» et
de Hua Guofeng (1976-1981)
Dans la nuit du 6 au 7 octobre 1976, Hua Guofeng fait procéder
à l'arrestation de Jiang Qing, Wang Hongwen, Zhang Chunqiao
et Yao Wenyuan — que la presse tant nationale qu'étrangère
désigne dès lors sous le nom de «Bande des
Quatre» —, ainsi que de nombre de leurs partisans,
parmi lesquels des parents de Mao Zedong. En 1978, la contestation
qui s'exprime par voie de dazibao apposés sur le «mur
de la démocratie», sur la place Tian An Men, à
Pékin, laisse penser que la population est favorable
aux Quatre Modernisations. Cependant, la demande d'une «cinquième
modernisation», c?est-à-dire de la démocratie,
par Wei Jingsheng, sur un dazibao affiché le 5 décembre,
et les troubles qui s'ensuivent entraînent le pouvoir
à la répression dans le courant de 1979 — Wei
Jingsheng est condamné à quinze ans de prison
en octobre. Tandis que les dirigeants se lancent dans un processus
de critique des erreurs commises à partir de 1957, Deng
fait supprimer le droit, accordé par la Constitution
de 1977, d'afficher des dazibao. Puis Hua est évincé
du pouvoir par celui qui apparaît, tout au long des années
1980, comme le principal dirigeant chinois, Deng Xiaoping, que
l'on surnomme le «Petit Timonier» — par
référence à Mao, le «Grand Timonier»,
et par un jeu de mots, «xiao» signifiant «petit».
Le procès de la «Bande des Quatre» se termine
à la fois par la condamnation à mort avec sursis
de Jiang Qing et de Zhang Chunqiao, par la défaite de
Hua, obligé de se retirer, et par les premières
critiques ouvertes contre la «pensée Mao Zedong».
Cependant, le PCC, sans doute instruit par le précédent
de la déstalinisation en Union soviétique, ne
s'engage pas dans un processus de critique complète de
Mao et de sa personnalité : cela risquerait en effet
de déstabiliser définitivement le parti. Les critiques
se contentent de reconnaître quelques erreurs de Mao à
côté de ses contributions positives, qui restent
officiellement la part déterminante de son apport à
la Chine contemporaine.
La politique d'ouverture (1981-1987) Le mouvement des Quatre
Modernisations — déjà tentées
par Zhou Enlai en 1964 —définissait deux nouvelles
orientations : la création de pôles de développement
et l'ouverture aux investisseurs étrangers. La libéralisation
des prix est peu à peu engagée à partir
de décembre 1978. Quatre zones économiques spéciales
(les «ZES» de Shenzhen, Xiamen, Shekou et Zhuhai)
sont créées en mai 1980 avec la volonté
d'attirer les investissements étrangers. Le XIIe congrès
du PCC, du 1er au 11 septembre 1982, adopte le principe
«la planification économique comme guide essentiel
et la régulation par le marché comme complément»,
et met l'accent sur la nécessité de tendre à
la satisfaction des besoins matériels et culturels du
peuple. La sélection est réintroduite dans le
système éducatif ; les intellectuels sont réhabilités
; de nouvelles lois régissent le régime fiscal
des résidents étrangers et les contrats commerciaux,
et les activités privées sont autorisées
; la petite entreprise et les marchés libres sont encouragés.
Le monopole du parti n'est en aucun cas remis en cause. Malgré
l'opposition des conservateurs, les réformes se poursuivent
après la nomination de Hu Yaobang au poste de secrétaire
général du PCC. Les entreprises publiques deviennent
responsables de leur financement et de leur chiffre d'affaires
(ce qui suscite, notamment, la diffusion du crédit).
Dans le même temps, le parti poursuit la politique autoritaire
qui a été la sienne depuis 1949, et lance, en
1983, une campagne contre la criminalité et contre la
«pollution spirituelle» venue de l'Occident ; il
relance une politique nataliste très dirigiste en prenant
diverses mesures contre les couples qui ont plus de un enfant.
En avril 1984, quatorze villes côtières sont ouvertes
aux investissements étrangers, ainsi que deux zones «triangulaires»,
tandis qu'un accord avec la Grande-Bretagne est signé
sur la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Le
1er janvier 1985, le système du monopole de l'État
pour l'achat et la vente des principaux produits agricoles est
aboli ; les prix ne sont plus garantis, mais les difficultés
conduisent à revenir sur cette dernière décision
à la fin de 1985, et le contrôle des prix est rétabli
pour de nombreuses denrées, avant d'être à
nouveau supprimé en 1988. Le principe directeur de la
politique économique devient, en 1987 : «L'État
contrôle le marché, et le marché guide les
entreprises» (XIIIe Comité central du PCC).
La démocratisation en suspens (1987-1991)
Chronologie (1989) Hu Yaobang est éliminé en janvier
1987 ; sa chute s'explique par le manque de vigueur dans sa
politique de répression des modérés, que
lui reprochent une majorité de dirigeants du PCC, et
entraîne un ralentissement du rythme des réformes
économiques. Les obsèques qui suivent son décès,
en avril 1989, déclenchent le «Printemps de Pékin»,
mouvement de protestation en faveur de la démocratie,
marqué par l'occupation de la place Tian An Men à
partir du 17 avril. La visite officielle de Mikhaïl
Gorbatchev en Chine, du 15 au 18 mai, empêche les
dirigeants chinois d'agir avant son départ. Le 20 mai,
la loi martiale est proclamée, et la répression
par la force, du 3 au 5 juin 1989, fait de nombreuses victimes
et ternit pour quelques années l'image de la Chine à
l'étranger. Deng Xiaoping doit alors tenir compte d'une
réaction des secteurs du PCC qui restent attachés
au marxisme-léninisme — ceux que l'on appelle
désormais les «conservateurs». Zhao Ziyang
est évincé du secrétariat général
du parti, et remplacé par un élément proche
de Deng mais plus conservateur, Jiang Zemin, tandis que Li Peng,
qui est considéré comme un conservateur et tenu
à l'étranger pour l'un des principaux responsables
de la répression des manifestants de Tian An Men, devient
Premier ministre. Les réformes marquent durant deux ans
un ralentissement, et l'accent est mis à partir de la
seconde moitié de 1989 sur le développement du
monde agricole et la limitation des augmentations de salaires.
En avril 1990 est ouverte la zone économique spéciale
de Pudong, à Shanghai. Les événements qui
conduisent à la dissolution de l'Union soviétique,
en 1991, imposent aux dirigeants chinois de faire preuve de
modération, afin d'éviter une déroute du
système communiste.
L'«économie de marché socialiste»
(depuis 1991) En 1990-1992, Deng relance la lutte sur le terrain
politique en se faisant l'avocat de nouvelles réformes,
et s'entoure des hommes qui vont pouvoir les mettre en œuvre.
L'État, s'appuyant sur une classe de consommateurs, essentiellement
urbains, qui atteint cinquante voire cent millions de personnes,
veut lancer la Chine sur la voie de l'«économie
de marché socialiste» — la notion est
introduite en 1993 dans la Constitution —, tout en
conservant une structure étatique rigide et centralisée.
L'accent est mis d'autre part sur la croissance économique,
qui atteint durant les années 1990 des niveaux records,
avec cependant des pressions inflationnistes importantes, qui
imposent un ralentissement de l'économie en 1993-1994,
ainsi qu'une réforme fiscale et monétaire radicale.
Le taux d'imposition des entreprises est fixé à
33 % des bénéfices, alors qu'il était
de 55 % pour les entreprises d'État. Le 1er
janvier 1994, le taux de change du yuan servant aux échanges
intérieurs (5?7 yuans pour un dollar) est aligné
sur le taux de change du yuan destiné aux échanges
extérieurs (8?7 yuans pour un dollar, soit une dévaluation
d'environ un tiers). Les investissements étrangers sont
favorisés dans l'intérieur du pays, et plus seulement
dans les régions côtières ; un plan directeur
définit les secteurs prioritaires : agriculture, énergie,
matières premières, communications, technologies
de pointe. En 1996, Jiang Zemin annonce également que
les zones économiques spéciales doivent compter
de plus en plus sur les investissements étrangers, et
moins sur l'aide de l'État. Le strict contrôle
des capitaux permet à la Chine d'échapper très
largement à la crise financière qui frappe l'Asie
en 1997-1998. Le 1er juillet 1997, Hong Kong redevient
chinoise ; le 20 décembre 1999, c'est au tour de
Macao.
Après le décès de Deng Xiaoping, en février
1997, Jiang Zemin s'impose comme le principal dirigeant chinois.
La classe au pouvoir est désormais de la génération
qui suit celle des vétérans de la Longue Marche,
et les conditions sont réunies pour qu'elle appréhende
différemment la confrontation de la tradition communiste
chinoise et de la modernité. Symbole du changement amorcé,
Jiang Zemin, qui domine désormais la scène politique,
se prononce, lors du XVe congrès du PCC, pour la
mise en place d'un système d'actionnariat privé
dans les entreprises d'État. Le 5 mars 1998, le
Premier ministre Li Peng annonce une restructuration de l'administration
accompagnée de licenciements massifs. Cette décision
est suivie, quelques jours plus tard, d'élections, au
terme desquelles Zhu Rongji est nommé Premier ministre
par l'Assemblée nationale populaire.
Il doit faire face à plusieurs problèmes majeurs.
La corruption frappe l'ensemble du système jusqu'aux
plus hauts échelons ; en 2000, un vice-gouverneur de
province et un vice-président de l'Assemblée nationale
populaire ont été condamnés à mort
pour corruption et exécutés ; en 2002, des scandales
impliquant le fils de Li Peng, Li Xiaopeng, et sa femme, Zhu
Lin, laissent entrevoir des affrontements entre factions au
sommet de l'appareil. La lutte contre la criminalité
devient elle aussi une priorité, qu'il s'agisse la renaissance
des mafias chinoises ou de la délinquance à l'ampleur
parfois spectaculaire. Ainsi, en 1998, les autorités
ont enregistré neuf explosions criminelles par jour en
moyenne et ont ouvert 1?350?000 enquêtes criminelles,
soit 22 % de plus que l'année précédente
(rapport annuel de l'Académie des sciences sociales de
Chine). La lutte est également engagée contre
les dissidents politiques ou syndicaux, les prêtres catholiques
ou les pasteurs protestants clandestins, les écologistes,
les cadres qui prennent des décisions «antiéconomiques»,
depuis le gaspillage pur et simple jusqu'à la priorité
accordée à des investissements inadéquats… Les
entreprises d'État doivent être restructurées
pour devenir compétitives dans le cadre de l'économie
socialiste de marché ; le système de protection
sociale doit être refondu — il était
jusque-là imité du modèle soviétique,
dans lequel les entreprises étatiques prenaient en charge
la protection sociale de leurs salariés. Les banques
d'État doivent se débarrasser de leurs importantes
créances insolvables. Dans le même temps, les conflits
du travail sont de plus en plus nombreux : d'après le
ministère du Travail chinois, il y aurait eu 120?000
conflits de cette nature en 1999, soit quatorze fois plus qu'en
1992.
Les problèmes sociaux Le chômage réel est
sans doute largement supérieur aux chiffres officiels
(certains observateurs parlent d'un taux dix fois plus important),
qui indiquent 11?5 millions de chômeurs pour 1999.
Il faut en outre ajouter aux chômeurs les retraités,
dont les revenus sont très faibles, et les jeunes à
la recherche de leur premier emploi pour évaluer les
personnes en situation difficile. Au total, cela concernerait
entre 60 et 80 millions de citadins, et 180 millions
de ruraux en 1999 si l'on se fonde sur les chiffres de l'Académie
des sciences sociales concernant la «main-d?œuvre
excédentaire».
La répression a poussé certains secteurs à
se tourner vers des formes de contestation inattendues, comme
le qigong (sorte de gymnastique) d'inspiration bouddhiste et
taoïste, avec notamment la «secte» Falungong
qui compterait dans l'ensemble du pays quelque 70 millions
de membres, et se serait infiltrée dans le parti, la
police et l'armée. À la suite d'une importante
manifestation organisée par le Falungong à Pékin
le 25 avril 1999, l'organisation est interdite en juillet
et des dizaines de milliers de ses membres sont arrêtés
— peut-être 35?000 personnes.
La Chine reste tributaire pour une bonne part des éléments
naturels — les inondations de 1998 ont été
si catastrophiques qu'il a fallu faire sauter certaines digues
afin d'inonder des villages et des champs plutôt que de
laisser les flots envahir les villes voisines. La situation
du paysannat reste préoccupante. Les paysans sont contraints
de rester à la campagne et ne peuvent venir s'installer
en ville ; ils doivent posséder un hukou, livret de résidence
permanente et obligatoire. Or, les avantages dont jouissent
les citadins en matière de protection sociale sont supérieurs
à ceux des paysans, d'où la tentation de la ville
— le contre-exemple de nombreux pays du tiers-monde,
où un paysannat appauvri vient s'entasser dans les bidonvilles
des métropoles, n'est pas étranger à la
politique chinoise de maintien sur place autoritaire des campagnards.
Pour parvenir à ses buts, le pouvoir utilise non seulement
le contrôle policier, mais également des mesures
fiscales ; ainsi, dans la province de l'Anhui, le taux d'imposition
est, depuis 2000, calculé en fonction de la production
réelle, et non plus selon un rendement théorique
— en cas de succès, cette réforme sera
étendue à d'autres provinces. Enfin, une modification
de la loi sur la propriété de la terre est à
l'étude.
La question du Tibet Si, à l'orée du XXIe siècle,
les événements de Tian An Men sont à peu
près oubliés, il n'en va pas de même de
la question du Tibet. La popularité internationale du
Dalaï Lama indispose Pékin, qui veut voir en lui
un séparatiste, alors que le chef de la communauté
bouddhiste tibétaine revendique plutôt une autonomie
réelle de sa province, ainsi que le libre exercice du
lamaïsme au Tibet. La question est complexe et revêt
des aspects ethniques sinon racistes, la domination de Pékin
étant ressentie au Tibet comme une domination de l'ethnie
han — largement majoritaire en Chine, mais non au
Tibet. Les États occidentaux ont pour la plupart reconnu
la Chine dans ses frontières actuelles, y compris l'île
revendiquée de Taiwan, et considèrent donc que
le Tibet est bel et bien une province chinoise. La pression
extérieure est ainsi le fait de groupes et non d'États.
La politique extérieure de 1976 à nos jours Sur
le plan diplomatique, l'ère post-maoïste est marquée
par une présence moins voyante des Chinois sur le plan
politique — il n'est plus question d'exporter la
révolution — et une activité diplomatique
à visée économique toujours renforcée.
Après la normalisation des rapports avec les États-Unis
et le Japon notamment, la politique mise en œuvre par les
nouveaux secteurs dirigeants du pays ouvre la Chine sur le monde,
même si les événements de 1989 sur la place
Tian An Men suscitent un large mouvement d'hostilité
à la Chine dans les pays occidentaux.
Avec le camp socialiste En décembre 1978, la Chine doit
faire face à l'opération conduite par le Viêt-nam
contre le Cambodge. Opposée à l'hégémonie
du Viêt-nam sur l'Indochine et à celle de l'Union
soviétique, l'alliée des Vietnamiens, sur le monde
socialiste, la Chine appuie les Khmers rouges. Après
avoir demandé, sans succès, au Viêt-nam
de se retirer du Cambodge, la Chine envoie des troupes dans
le nord du Viêt-nam, au Tonkin. Les combats durent du
17 février au 5 mars 1979, sans que l'Union
soviétique intervienne pour défendre son allié
— le Kremlin est alors occupé à préparer
son intervention en Afghanistan. La question du Cambodge n'est
réglée qu'en 1989, avec le retrait des Vietnamiens.
Lors de l'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique,
la Chine, pour laquelle il s'agit là d'une menace directe
contre sa sécurité, se retrouve aux côtés
des États-Unis pour dénoncer l'interventionnisme
soviétique. Les négociations en cours entre Chinois
et Soviétiques pour régler leurs contentieux en
Asie sont alors suspendues, et ne reprennent qu'en 1982 ; elles
aboutissent à un développement des échanges
commerciaux et culturels. En 1986, Gorbatchev propose à
la Chine quelques concessions territoriales, puis il fait le
voyage de Pékin en avril 1989. En juillet 2001, la signature
d'un traité d'amitié et de coopération
entre la Chine et la Russie, le premier du genre depuis la fin
de la guerre froide entre les deux puissances, marque la volonté
des deux États de voir émerger un «monde
multipolaire» face à l'influence américaine.
Avec les autres pays socialistes, les rapports sont souvent
complexes, voire conflictuels. La Chine se rapproche de la Yougoslavie
de Tito en 1978, ce qui entraîne la rupture immédiate
avec son allié idéologique dans la région,
l'Albanie, qui dénonce la «dérive droitière»
de Pékin.
Avec les États-Unis et Taiwan Les rapports avec les États-Unis
sont définitivement normalisés le 1er janvier
1979, avec l'échange de représentants officiels.
Puis, en janvier-février de la même année,
Deng Xiaoping effectue un important voyage aux États-Unis.
L'aide américaine prend alors une tournure économique,
y compris avec un accord de coopération nucléaire
signé entre les deux pays en 1985. Le 7 mai 1999,
au cours des interventions occidentales en Yougoslavie, l'ambassade
de Chine à Belgrade est touchée par un missile
américain ; pour les Chinois, il ne peut s'agir d'une
erreur, les tirs ayant atteint des objectifs précis.
D'importantes manifestations contre l'OTAN se déroulent
aussitôt à Pékin et dans les grandes villes.
Finalement, les États-Unis offrent à la Chine
des réparations officielles. À la fin des années
1990, l'annonce de la maîtrise technologique de la bombe
à neutrons par les scientifiques chinois et les essais
de nouveaux types d'armes à longue portée, destinées,
aux yeux du régime, à la préservation de
l'intégrité territoriale du pays, entraînent
un regain de tension avec Taiwan et les États-Unis. Sur
le plan des relations économiques, la signature avec
ces derniers d'un accord abaissant les droits de douane (de
22?1 % à 17 %) et facilitant l'accès
des entreprises américaines à des secteurs jusqu'alors
réservés (télécommunications, finance),
entérine l'entrée de la Chine dans l'économie
mondiale, concrétisée en 2001 par son adhésion
à l'OMC
À Taiwan, lors du premier semestre 2000, la victoire
de Chen Shuibian, candidat du Parti démocratique progressiste
(DPP), formation indépendantiste, face au candidat officiel
du Guomindang lors des élections présidentielles
met fin à la domination du parti nationaliste, au pouvoir
dans l'île depuis la victoire communiste en Chine continentale.
Cette nouvelle donne politique perturbe les relations diplomatiques
entre Pékin et Taipei, d'autant que le nouveau chef de
l'État taiwanais ne cache pas ses intentions de voir
se constituer une «république de Taiwan souveraine
et indépendante», contrairement à la formule
d'«un pays, deux systèmes», proposée
par le gouvernement de Zhu Rongji pour la réunification
des deux Chine.
Avec le reste du monde En juillet 1998, la signature à
Alma-Ata d'un traité de démarcation met fin au
contentieux qui opposait le pays au Kazakhstan, au sujet de
la propriété des territoires situés aux
abords de leur frontière commune. L'agitation dans les
provinces chinoises comprenant de fortes minorités musulmanes
est renforcée depuis l'accession à l'indépendance
des États de l'ex-Union soviétique en Asie centrale,
et plus encore à la suite des événements
du 11 septembre 2001 et de l'invasion de l'Afghanistan
; la Chine n'occupe pas alors le devant de la scène mondiale
et cherche avant tout à assurer l'ordre intérieur.
Alors que les rapports avec l'Inde avaient eu tendance à
revenir vers une meilleure entente au début des années
1990, les tests nucléaires de l'Inde à la fin
des années 1990 ont de nouveau ravivé la tension
entre les deux pays.
La mise au ban des nations consécutive à la répression
de Tian An Men est effacée en 2001, avec l'annonce que
les Jeux olympiques de 2008 seront organisés à
Pékin.
La Chine et l'OMC La principale préoccupation, sur le
plan international, des dirigeants chinois depuis la fin des
années 1980 est l'entrée de leur pays sur le marché
mondial. Les négociations concernant l'entrée
de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC, créée
en 1995) commencent en 1986 — à cette époque,
l'OMC n'existe pas encore, et les négociations débutent
avec le GATT. L'entrée officielle de la Chine dans l'OMC
se produit le 11 décembre 2001, un mois après
la ratification par le ministre du Commerce extérieur
et de la Coopération économique, Shi Guangsheng,
des documents d'adhésion, le 11 novembre, à
Doha (Qatar), lors de l'assemblée des membres de l'organisation.
Au terme des accords, le tarif douanier moyen appliqué
par la Chine va passer de 17 % en 2001 à 9 ou 10 %
en 2006. Dans certains secteurs, la baisse doit être encore
plus forte, comme dans l'automobile : de 80 à 100 %
en 2001 à 25 % en 2006, secteur dans lequel, en
outre, seront abolis les quotas d'importation. Pour maîtriser
l'entrée dans une économie de marché, la
Chine a négocié des périodes de transition
au cours desquelles elle pourra continuer à utiliser
des instruments régulateurs comme l'achat public de marchandises,
l'imposition de normes techniques, le contrôle de l'octroi
des licences aux sociétés étrangères
travaillant dans le pays.
La Chine est, en 2000, le quatrième pays pour les investissements
étrangers directs reçus, avec 40,7 milliard
de dollars ; elle est le cinquième exportateur mondial
(250 milliards de dollars en 2000). De l'entrée
dans l'OMC, la Chine attend une activité économique
encore accrue avec le reste du monde, notamment dans certains
secteurs comme l'informatique et les technologies de pointe.
Culture et civilisation
Malgré des époques de faiblesse, la civilisation
chinoise est l'une des plus durables qui soient: les grands
penseurs de l'empire du Milieu sont contemporains des philosophes
grecs; la puissante dynastie Han s'étend sur la période
romaine; une culture brillante s'épanouit pendant les
siècles d'or musulmans; le Roi-Soleil aurait pu envier
l'autocratie des empereurs Qing; et aujourd?hui encore elle
pèse dans l'équilibre mondial.
Quelle identité pour la Chine? Pour les Chinois, la Chine
est le «pays du Milieu» (zhongguo; zhong = milieu,
guo = pays), les Chinois eux-mêmes étant les «hommes
du pays du Milieu». Les étrangers, qui sont donc
en marge de ce pays du Milieu, le désignent d'une autre
façon. Ainsi, en Europe occidentale, le nom de Chine
viendrait de celui de la dynastie Qin; en russe, Kitai, version
slave du Cathay de Marco Polo, est celui du peuple qui conquit
la Chine du Nord au Xe siècle, les Khitan; au Japon,
la Chine prend le nom de la dynastie Tang. Pour la nommer, les
étrangers ont donc adopté le terme en cours à
l'époque où ils sont entrés en contact
avec la Chine qui, quant à elle, se désignait
par le nom de la dynastie régnante. Dans la Chine d'aujourd?hui,
la première phrase du livre de lecture des écoliers,
qui n'apprennent pas le chinois, mais la «langue nationale»,
est «J'aime la patrie», et non «J'aime la
Chine».
Être han Cependant, les Chinois, pour insister sur leur
spécificité, emploient «nation han»,
«homme han», «langue han», du nom de
la dynastie (206 av. J?-C?-220 apr. J?-C?) sous laquelle
se trouvèrent réunis des ciments essentiels de
la civilisation chinoise: une écriture, une doctrine
et une élite, le culte des ancêtres et l'idée
d'unité entre l'homme et la nature.
La graphie unifiée par le premier empereur, et héritée
par les Han, a peu évolué jusqu'au milieu du XXe
siècle. Les communistes ont simplifié les caractères,
diminuant notamment le nombre des traits et rendant ainsi leur
écriture plus aisée et plus rapide. Cette écriture
est indépendante de la langue parlée: si deux
Chinois de dialectes différents ne se comprennent pas
oralement, ils passent par l'écrit, les caractères
ayant un sens précis, même si les prononciations
peuvent en être différentes. L'écriture
chinoise assure ainsi la cohésion dans l'espace et une
continuité dans le temps inégalée dans
l'histoire humaine.
C'est aussi sous les Han que se forme la doctrine d'État
confucianiste: on rédige un corpus regroupant des textes
de philosophes du VIe siècle av. J?-C? ainsi que
les chroniques de la Chine ancienne, les Cinq Classiques ou
Canon confucéen.
Le confucianisme, morale personnelle établie par les
Han comme pensée orthodoxe, restera philosophie de l'État
jusqu'à la chute de l'Empire, en 1911. C'est par
l'étude des textes anciens que se forme l'élite
dirigeante, les mandarins, sans que l'accès au pouvoir
passe par l'appartenance à une aristocratie de naissance,
ni par la fortune, même si celles-ci sont fort utiles
pour obtenir les meilleurs postes.
À l'époque Han commence le processus historique
de sinisation de l'Asie orientale qui, au cours des siècles,
étendra l'influence chinoise: apportant à leurs
voisins un ensemble socioculturel très structuré
– une langue écrite, une doctrine et un corps de
fonctionnaires –, les Chinois verront, à leurs
périodes de puissance, leur culture déborder largement
des dix-neuf provinces de la Chine jusqu'au Japon, en Corée
et au Viêt-nam.
Un splendide isolement En dépit des apports venus de
l'étranger à certaines époques, la Chine
est restée dans l'ensemble solitaire, sans État
qui se pose en rival ou en partenaire. Elle domine ses voisins
par sa puissance établie, entre autres, sur sa superficie,
sa richesse agricole et sa population. Ses divers voisins, les
«Barbares», constituent des États éphémères
et mouvants, qu'elle traite, aux époques d'hégémonie,
par la guerre et la conquête; par temps de troubles, elle
conclut avec eux traités et alliances matrimoniales;
quand la situation est à son désavantage, tout
ou partie de son territoire est envahi. Patiente, elle triomphera
en sinisant les anciens conquérants, qui finiront par
régner plus ou moins à la manière traditionnelle
chinoise. Lorsque surgissent à ses frontières
les Russes, puis les nations occidentales, au XIXe siècle,
le pouvoir chinois ignore toujours l'idée d'égalité
entre États souverains, et c'est par la force du canon
que les «hommes venus de la mer» obtiennent la signature
des traités inégaux.
Cependant, la Chine, d'elle-même, refuse le chemin de
l'occidentalisation. Et bien que, en 1949, elle adopte
comme doctrine officielle le marxisme, né à l'Ouest,
celui-ci sera bientôt coiffé par la pensée
du président Mao, et l'amitié sino-soviétique
ne dépassera pas huit ans: fermée sur son milliard
d'hommes, la Chine se dérobe au jeu international.
Vivacité de la tradition La nouvelle donne politique
ne réussit guère à modifier les valeurs
familiales traditionnelles, fermement enracinées dans
la société chinoise. Mais, dès leur arrivée
au pouvoir, les dirigeants communistes, désireux de changements
radicaux, se posent le problème de la langue et de l'écriture.
Il est un temps question de remplacer purement et simplement
l'ancien système d'écriture par le pinyin; celui-ci,
mis au point en 1950, est la transcription en alphabet latin
de la langue officielle. On se contentera finalement de simplifier
les mille sept cents caractères les plus courants, dont
on réduit le nombre de traits. C'est ainsi que la Chine
populaire utilise une graphie différente de celle en
vigueur dans la diaspora chinoise. Parallèlement, la
majorité des textes anciens sont voués à
l'anathème, et particulièrement Confucius, soumis
à une campagne de critique visant à en effacer
toute trace dans l'esprit des Chinois. Alors que, pour la révolution
culturelle, être intellectuel devient synonyme de contre-révolutionnaire,
l'ancien corpus de textes est remplacé par un nouveau,
celui du marxisme-léninisme-maoïsme. Désormais,
la nouvelle élite se recrute non pas tant sur des capacités
technocratiques que sur la connaissance de ce corpus, qui s'accompagne
de l'acceptation de l'idéologie d'État, comme
autrefois pour les mandarins, comme si une nouvelle tradition
se substituait purement et simplement à l'ancienne, qu'il
s'agissait pourtant de bannir.