ASIEIRAN
 
Histoire - Iran
 

L'HISTOIRE de l'IRAN

Malgré les invasions grecque, arabe, turques, mongoles et l'influence culturelle occidentale, les civilisations de l'Iran ont réussi à protéger leur identité, dans le cadre d'un État qui a su conserver son autonomie depuis plus de vingt-cinq siècles.


Des Élamites aux Sassanides La civilisation des Élamites, contemporaine de celles de Sumer et des Assyriens, fut l'une des plus brillantes du territoire actuel de l'Iran (écriture cunéiforme, bronzes du Luristan) avant l'arrivée des premières tribus aryennes à la fin du IIe millénaire av. J-C Les Mèdes établirent leur royaume dans le nord du Zagros (Ecbatane), et les Perses, avec la dynastie des Achéménides, s'établirent plus au sud, autour de Suse. Cyrus le Grand s'empara du royaume mède en 550 av. J-C et construisit l'empire alors le plus vaste et le plus puissant, de l'Asie Mineure grecque à la Bactriane, après avoir pris Babylone en 539 et délivré les Juifs, dont un grand nombre s'installèrent en Perse. Les Rois des Rois, dont la religion était le zoroastrisme, eurent pour capitales Suse, Pasargades, Persépolis, Ecbatane et Sardes. L'apogée de l'Empire achéménide fut atteint sous le règne de Darios le Grand (522-486 av. J-C). Malgré la prise et l'incendie de Persépolis (330 av. J-C) puis la conquête de la Perse par Alexandre le Grand, les souverains grecs Séleucides protégèrent la civilisation de la région en cherchant une synthèse entre les cultures perse et hellénique. La dynastie des Parthes (ou Arsacides), venue de l'est, prit le pouvoir en 247 av. J-C, et se posa en restauratrice de la civilisation achéménide. Son autorité, avec des rois comme Mithridate Ier, s'exerça pendant presque cinq siècles entre l'Arménie et la Bactriane. C'est cependant sous les rois (les chahs) sassanides (224-641 apr. J-C) que l'Iran connut un nouvel apogée et vit le renforcement de la culture et du nationalisme iranien ; cet empire, qui s'étendit de la Mésopotamie à l'Indus, se heurta à l'Empire romain, à Byzance et aux Huns. Dans cet État puissant et bien administré, dont la capitale était Ctésiphon, en Mésopotamie, il y avait depuis longtemps de nombreux chrétiens nestoriens, mais le pouvoir était aux mains d'un clergé zoroastrien, coupé de la population, ce qui contribua à sa perte quand commença la conquête arabe.


Des califats omeyyade et abbasside aux invasions mongoles


Les armées sassanides furent défaites à Nehavend en 642, mais les provinces persanes du nouvel empire gardèrent toujours leur identité, voire une certaine autonomie. La Perse fut dès lors intégrée dans les califats omeyyade et abbasside, qui utilisèrent massivement les fonctionnaires de l'Empire sassanide. En 945, la dynastie chiite iranienne des Bouwayhides s'empara de Bagdad, mais elle fut renversée par des envahisseurs, les nomades turcs seldjoukides, sunnites, qui étaient déjà nombreux dans les armées du califat abbasside et qui prirent Bagdad en 1055 : depuis lors, l'histoire de la Perse fut dominée par la présence de soldats, de nomades, d'administrateurs turcs, que l'on distingue jusqu'à nos jours des Persans, des Fars. Les Mongols de Gengis Khan envahirent la Perse en 1219, puis la dominèrent à partir de 1256, lorsque tomba la forteresse d'Alamut, dernier refuge de la secte des Assassins. Les massacres systématiques et les dévastations opérées par les Mongols ruinèrent pour plusieurs siècles la civilisation persane citadine et villageoise : le nomadisme se développa, accentuant l'opposition entre les Turcs et les Tadjiks, c?est-à-dire les Persans. Ce fut seulement en 1295 que Ghazan Khan, souverain ilkhanide descendant de Gengis Khan, se convertit à l'islam, en fit à nouveau la religion officielle et restaura l'autorité de l'État. La dernière invasion turco-mongole qui ravagea la Perse fut celle des tribus de Tamerlan, entre 1381 et 1404. Malgré le chaos politique, les souverains Timurides entreprirent alors de restaurer le pays en favorisant le commerce et la vie intellectuelle et citadine.


La dynastie Séfévide
En 1501, un groupe de tribus turcomanes chiites, les Kizil Bash («Têtes rouges»), prit Tabriz ; leur chef, Ismaïl, se fit couronner chah et imposa partout en Iran l'islam chiite. Ce fut le début de la dynastie Séfévide et la renaissance d'un État iranien réellement autonome. Sous Chah Abbas (1588-1629), Ispahan, la «Moitié du monde», devint capitale. Avec la sécurité, la prospérité revint, des caravansérails furent construits le long des nouvelles routes, de splendides mosquées et des palais furent bâtis dans toutes les villes ; le prestige et la prospérité du royaume attirèrent les commerçants et les ambassades étrangères. Cette période, l'une des plus brillantes de l'histoire et de la civilisation persanes, s'acheva dramatiquement en 1722 quand les Afghans prirent et pillèrent Ispahan. Le chef d'une tribu turque du Khorasan chassa l'envahisseur et prit le pouvoir en 1736 sous le nom de Nadir Chah. Après avoir pris et pillé Delhi en 1739 – et rapporté en Perse un trésor, dont le célèbre trône du paon du Grand Moghol –, il fit transférer sa capitale à Mechhed. À sa mort en 1747, Karim Khan, le chef de la tribu Zend, prit le contrôle du pays ; il ne prit pas le titre de chah, mais celui de vakil (lieutenant) et, jusqu'à sa mort en 1779, assura quelques décennies de paix à partir de Chiraz, sa capitale.


Les Qadjars La tribu turcomane des Qadjars parvint alors au pouvoir après une nouvelle guerre civile : Agha Mohammad Khan fit de la petite ville de Téhéran sa capitale en 1786 et s'y fit couronner. La dynastie des Qadjars gouvernera l'Iran jusqu'en 1925. Le règne de Fath Ali Chah (1797-1834) fut marqué par le début de l'influence directe des grandes puissances en Perse. Après l'échec d'une alliance avec Napoléon en 1807, et deux guerres contre le tsar, les Qadjars perdirent, au profit de la Russie, les provinces du Caucase et du nord de l'Araxe (traité de Tourkmantchaï, 1828). La Grande-Bretagne, pour qui la Perse était avant tout une marche de son empire des Indes, battit les armées de Mohammad Chah (1834-1858) et imposa en 1856, au traité de Paris, la reconnaissance par l'Iran de l'Afghanistan et la perte de la province de Harat. Le long règne de Nasir al-Din Chah (1848-1896) inaugura la modernisation du pays, avec la création en 1848, par le ministre réformateur Amir Kabir, de la première école scientifique (Dar al-Fonun), les voyages du souverain en Europe, et la réorganisation de l'administration et du commerce confiée à des monopoles étrangers, dont le plus puissant était celui du baron Reuter. Cette politique suscita de violentes oppositions dans le clergé et dans la nouvelle bourgeoisie influencée par les idées libérales occidentales (révolte des Tabacs, 1891). Une révolution secoua la Perse en 1906 et imposa à Muzaffar al-Din Chah (1896-1907) une Constitution et un Parlement. En 1907, Russes et Britanniques partagèrent la Perse en deux zones d'influence et intervinrent directement dans ses affaires intérieures ; le Parlement fut suspendu en 1909, et Ahmad Chah, âgé de onze ans, remplaça son père Mohammad Ali.


L'Iran moderne La Première Guerre mondiale accentua le chaos : de 1915 à 1921, le mouvement révolutionnaire des Djangalis contrôla la province du Gilan et reçut pendant quelque temps le soutien des bolcheviks russes, qui signèrent pourtant un traité avec l'Iran, permettant au nouvel homme fort du pays, le colonel Riza Khan, qui venait de prendre le pouvoir à Téhéran (21 février 1921), d'écraser la rébellion.


Soutenu par les Britanniques qui craignaient l'influence communiste dans un pays en proie au désordre, Riza Khan se fit proclamer chah en 1925, et fut couronné le 25 avril 1926 sous le nom de Pahlavi, qui est celui de la langue de l'Iran ancien. Il entreprit sur le modèle d'Atatürk, avec énergie et souvent brutalité, la modernisation du pays, dans un esprit nationaliste. Il créa de véritables ministères et une administration avec l'aide de conseillers américains, l'université de Téhéran (1935), une armée nationale et non plus tribale. Pour casser les systèmes sociaux en place, il lutta contre le clergé et les chefs de tribus, interdit le port du voile pour les femmes. Pour permettre l'industrialisation du pays, désormais appelé officiellement Iran, Riza Chah ordonna la construction de routes et de chemins de fer (Transiranien de la Caspienne au golfe Persique en 1938), développa les relations avec l'extérieur mais abolit (1928) les monopoles étrangers. Le pétrole, dont l'Iran était le plus ancien et le principal producteur du Moyen-Orient, apportait au pays des revenus croissants, mais ce secteur échappait au gouvernement qui ne percevait que des redevances octroyées par la toute-puissante Anglo-Iranian Oil Company, devenue propriété de l'Amirauté britannique. Pour échapper aux tutelles traditionnelles, l'Iran se rapprocha alors de l'Allemagne : celle-ci prit une influence grandissante dans l'économie, et assurait 45 % du commerce iranien en 1940. Craignant pour son approvisionnement en pétrole et pour l'empire des Indes, la Grande-Bretagne décida, avec l'URSS, d'envahir l'Iran et contraignit Riza Chah à abdiquer au profit de son fils Mohammad Riza, le 25 août 1941. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés passèrent par l'Iran pour ravitailler le front russe, puis contribuèrent à éliminer, en 1946, les deux éphémères Républiques socialistes du Kurdistan et d'Azerbaïdjan, créées par des militants nationalistes et le parti communiste Tudeh. La réaction populaire à ces interventions étrangères porta au pouvoir, en 1951, Mossadegh, leader du Front national, parti libéral et nationaliste. Allié aux communistes et avec l'appui des religieux conduits par l'ayatollah Kashani, il nationalisa l'Anglo-Iranian Oil Company qui, en représailles, cessa immédiatement toute production, ajoutant une crise économique aux troubles politiques. Avec l'aide des Britanniques, les États-Unis organisèrent, le 23 août 1953, un coup d'État dirigé par le général Zahedi : celui-ci rendit le pouvoir à Mohammad Riza Chah, qui s'était exilé mais qui reprit progressivement en main la situation politique : intégration de l'Iran dans le pacte militaire de Bagdad (Cento) en 1955, création de l'Organisation de la sécurité nationale (Savak) en 1957, signature d'un accord militaire (1962) avec les États-Unis, qui joueront désormais un rôle central dans le pays et ne seront pas étrangers au lancement de la politique de développement économique et social mise en œuvre en 1963. La «révolution blanche du chah et du peuple», dont la clé de voûte fut la réforme agraire, accéléra, sous la direction du Premier ministre Amir Abbas Hoveyda, l'expansion économique dans un climat de despotisme politique. Encore renforcé par l'augmentation du prix du pétrole en 1973, ce bouleversement industriel provoqua une crise sociale et culturelle dans la jeunesse libérale des grandes villes, chez les ouvriers d'obédience communiste, et surtout dans le clergé, qui prendra vite la tête de l'opposition. L'alliance paradoxale des intellectuels libéraux proches du Front national, des partis de gauche, des mollahs, et finalement de l'armée, permit le développement d'un mouvement révolutionnaire populaire qui débuta en janvier 1978, après la répression sanglante d'une manifestation à Qom, et aboutit, le 11 février 1979, au renversement du chah (qui mourut au Caire le 27 juillet 1980) et au retour du chef spirituel de la communauté chiite, l'imam Khomeyni, exilé depuis quinze ans.


La république islamique d'Iran


Chronologie (1980) La nouvelle république islamique d'Iran, instaurée le 1er avril 1979 et largement dominée par la personnalité de son fondateur, concentra le pouvoir dans les mains d'une nouvelle classe politique dirigée par le seul clergé, qui fit exécuter les principaux représentants de l'ancien régime, imposa une stricte morale islamique, organisa la répression contre tous les opposants et pratiqua une politique résolument anti-occidentale. Abol Hassan Bani Sadr, élu président de la République en janvier 1980, fut déposé en juin 1981 sous la pression des religieux extrémistes, ce qui entraîna une guerre civile larvée (assassinat du nouveau président Mohammad Ali Radjai, élimination physique des opposants comme les Moudjahidin du peuple et les militants du parti communiste Tudeh). L'Iran se trouva vite isolé du fait de sa politique farouchement anti-américaine (prise en otages des diplomates américains pendant 444 jours) et de son activisme islamiste (intervention militaire au Liban), et dut contrer, à partir de septembre 1980, l'invasion de la province pétrolière du Khuzistan par l'armée irakienne. Ce conflit très meurtrier, qui ne devait prendre fin qu'en juillet 1988, perturba gravement la production de pétrole et aggrava la profonde crise économique et culturelle qui accéléra l'exode de nombreux cadres et intellectuels. Après la mort de l'imam Khomeyni, en juin 1989, le gouvernement adopta une politique plus pragmatique pour entreprendre la reconstruction du pays (désislamisation du système bancaire, lutte contre la corruption) sous la direction du nouveau président de la République, Akbar Hachemi Rafsandjani, et du nouveau «Guide suprême de la Révolution», Ali Khamenei. La guerre du Golfe, en 1991, permit à l'Iran de récupérer les territoires occupés par l'Iraq, tandis que se développait une nouvelle politique d'ouverture à l'Occident et vers la Turquie et l'Arabie Saoudite. Mais les États-Unis accusent toujours l'Iran d'animer le terrorisme international, et le président Clinton a signé, en août 1996, une loi pénalisant les entreprises qui investissent dans ce pays.


État et institutions Depuis 1979, l'Iran a un système politique singulier. Même si, à l'heure actuelle, dans le monde musulman, d'autres États utilisent aussi, pour qualifier la nature de leur système, le label de «République islamique», il ne fait aucun doute que le modèle iranien reste, pour l'heure, unique, propre au seul pays qui a connu une révolution islamique et qui de surcroît est, depuis 1501, le seul État officiellement chiite du monde musulman. En fait, la République islamique est un mode de gouvernement dans lequel le pouvoir, censé émaner directement de Dieu, est exercé par ceux qui sont investis de l'autorité religieuse, c?est-à-dire le clergé, ce qui est la définition même d'une théocratie. La théorie du velayat-é faqih («tutelle du juriste théologien»), clé de voûte du système iranien et concept sur lequel repose tout l'édifice institutionnel, est même la seule théorie d'une véritable théocratie dans le monde musulman. En même temps, parallèlement à la nature théocratique du système, il existe aussi une dimension représentative dans cet État qui se fonde sur une certaine conception de la souveraineté populaire et utilise un dispositif électoral s'inspirant plus ou moins du modèle des démocraties occidentales.

En ce qui concerne les structures du pouvoir, la République islamique d'Iran a un Président élu au suffrage universel, pour une durée de quatre ans et dont le mandat est renouvelable une seule fois. Mais, contrairement à la plupart des systèmes politiques républicains, le Président iranien n'est pas le chef de l'État : il est le chef du pouvoir exécutif, comme par exemple, le Premier ministre français. Il préside le Conseil des ministres, mais chacun de ses ministres doit recevoir l'approbation du Parlement, qui peut les démettre, individuellement ou collectivement. Le véritable chef de l'État est le Guide suprême de la révolution (Rahbar-é enghélab), élu théoriquement par une assemblée de 86 experts religieux dont les délibérations sont secrètes, assemblée elle-même élue pour huit ans au suffrage universel direct, avec un taux de participation généralement très faible.

Mais jusqu'à présent les choses se sont déroulées différemment. Ainsi, au lendemain de la révolution, l'ayatollah Khomeyni s'est imposé de lui-même comme le premier Guide suprême. Il a aussi désigné son successeur, l'ayatollah Montazeri. Mais, deux mois avant sa mort, survenue le 3 juin 1989, il choisit un nouveau successeur en la personne d'Ali Khamenei, alors président de la République, et l'Assemblée des experts avalisa cette cooptation. Le Guide est nommé à vie et ne peut être démis de ses fonctions que dans des circonstances exceptionnelles. Le premier personnage de l'État intervient, le plus souvent indirectement, dans les activités du pouvoir législatif ; il domine le pouvoir judiciaire et surveille le pouvoir exécutif. En tant que Guide, il trace les lignes directrices de la politique générale du régime. Tout en étant un dignitaire religieux, le Guide n'est pas nécessairement l'autorité religieuse suprême du chiisme. En effet, à la suite de la réforme constitutionnelle ordonnée par Khomeyni à la fin de sa vie, le Guide peut être choisi parmi le clergé de rang intermédiaire afin de contourner un obstacle important dans une théocratie : l'opposition de la plupart des grands ayatollahs au concept même du velayat-é faqih. Par ailleurs, la même réforme constitutionnelle a contribué à renforcer encore plus largement le pouvoir du Guide au sein de l'édifice institutionnel.

La République islamique a aussi un Parlement monocaméral, le Majlis, dont les 290 membres sont élus au suffrage universel par l'ensemble de la population âgée de plus de 15 ans. Pour poser sa candidature à l'élection législative, il faut avoir l'aval du ministère de l'Intérieur, du ministère du Renseignement, et surtout du Conseil des gardiens de la révolution (shoray-é néghahban). Ce Conseil est composé de douze membres désignés pour six ans, six religieux nommés par le Guide et six juristes élus par le Parlement, sur proposition du pouvoir judiciaire, dont le responsable est aussi choisi par le Guide. Outre la validation des candidatures aux élections législatives, présidentielles et à l'Assemblée des experts, la principale fonction du Conseil est de veiller à la compatibilité des lois avec la Constitution et avec l'islam. En définitive, en ce qui concerne le Parlement, le Conseil des gardiens contrôle, à l'entrée, la validité des candidatures et, à la sortie, la conformité des lois que les parlementaires ont concoctées. De plus, progressivement le Conseil s'est érigé aussi en instance de surveillance du déroulement de toute forme d'élection et, à ce titre, joue un rôle déterminant dans la vie politique du pays. Si le Conseil des gardiens entre en conflit avec le Parlement, une autre instance, le Conseil de discernement de l'intérêt supérieur du régime (madjam-é tashkhis-é maslahat-é nezam) arbitre le différend. Créé par un décret de Khomeyni en 1988, ce conseil comprend 31 membres, tous désignés par le Guide. Dans certaines circonstances exceptionnelles, le Conseil de discernement peut exercer une fonction législative. Cette compétence législative extraordinaire accordée à un organe dont tout les membres sont nommés et non élus, confirme encore une fois la prééminence du Guide au détriment du Président, élu directement par le peuple, et du Parlement, dont les membres sont aussi désignés par recours au suffrage populaire.

Une autre particularité du système politique iranien est l'existence de structures de dédoublement de tout l'appareil étatique. Ce que l'on nomme généralement les structures révolutionnaires (nahadhay-é enghélab) ont pour fonction essentielle de contrôler ou de prendre en charge des domaines d'activité généralement sous l'autorité du gouvernement. Ainsi, face à l'Armée nationale, il y a les Gardiens de la révolution ; parallèlement aux tribunaux, existent toujours les tribunaux révolutionnaires qui continuent à fonctionner plus de vingt ans après la révolution. De nombreuses structures policières et de sécurité échappent à l'emprise des instances officielles de l'État. Dans chaque ministère, auprès de chaque gouverneur de province, il y a un représentant du Guide. Le bureau de ce dernier et ses ramifications sont véritablement un État dans l'État.

Ayant interdit tous les courants politiques traditionnels, la scène politique est aujourd?hui réservée uniquement aux factions islamistes. Deux tendances idéologiques importantes dominent celles-ci depuis quelques années : les conservateurs et les réformateurs. Les deux tendances veulent pérenniser la République islamique, mais divergent sur les moyens pour atteindre cet objectif. Les conservateurs sont pour le maintien de la ligne dure et s'opposent à tout changement, tandis que les réformateurs sont pour une certaine libéralisation politique et croient possible l'édification d'une «démocratie religieuse». En élisant en mai 1997, Mohammad Khatami, un clerc modéré à la présidence de la République, l'immense majorité des électeurs iraniens ont montré leur aspiration profonde au changement. Toutefois, malgré la confirmation et même l'amplification de cette tendance par la suite aux élections municipales et législatives, les réformateurs ne sont pas parvenus à réaliser, même partiellement, leurs projets. Le 8 juin 2001, les Iraniens, bien que déçus par l'impotence du gouvernement réformateur, ont, faute de mieux, réélu Mohammad Khatami pour un second et dernier mandat de quatre ans.
Société


La croissance rapide de la population, l'urbanisation, les progrès de l'enseignement et de l'alphabétisation, ainsi que le développement des moyens de communication ont contribué, durant ces dernières décennies, à homogénéiser davantage la société iranienne. Par ailleurs, la révolution, la guerre, l'islamisation, les multiples crises par lesquelles l'Iran est passé en moins d'un quart de siècle ont eu aussi un impact considérable sur la société qui fait preuve aujourd?hui d'une plus grande maturité politique. En même temps, la situation économique très nettement dégradée, le chômage, la consommation des drogues, la fuite des cerveaux, l'augmentation du nombre de suicides chez les jeunes, ont fait des ravages sociaux difficilement réparables. Par ailleurs, plus de vingt ans de radicalisme religieux ont paradoxalement (?) contribué à une diminution des pratiques religieuses et à une amplification des attitudes antireligieuses.

Le contexte socio-économique difficile, conjugué au climat oppressif, généré par tous les interdits qu'impose l'islamisme militant — interdits qui n'ont pas disparu, même après l'élection de Khatami — ont eu des effets néfastes. Ainsi, on constate une crise des liens sociaux qui s'accompagne d'un repli sur la famille proche et les cercles retreints, d'une séparation de la vie intérieure et de la vie extérieure, du privé et du public. Chez soi et avec ses proches on vit autrement qu'à l'extérieur. En public, on devient autre, on change de langage, de comportement et même d'apparence pour faire semblant de se conformer aux règles imposées. Un autre effet, qui constitue en quelque sorte l'aboutissement de cette vie schizophrénique, est l'apparition d'une résistance souterraine à l'État théocratique, résistance qui se traduit notamment par le contournement des règles imposées et leur transgression systématique, transgression pratiquée le plus souvent par les jeunes des deux sexes. Ces enfants de la révolution représentent aujourd?hui plus de la moitié de la population du pays. En dépit de l'islamisation de l'enseignement et malgré tous les contrôles, l'encadrement et la propagande, ils sont plutôt avides de changements et d'ouverture sur le monde que de respect de l'ordre établi par le pouvoir clérical. Par leurs aspirations et à travers leurs revendications, ces jeunes gens apportent la preuve évidente de l'échec du projet de la réislamisation par le haut de la société iranienne mis en œuvre par le régime depuis plus de vingt ans.

Cette situation affecte évidemment les relations entre le pouvoir politique et la société, cela d'autant plus que le régime a une conception particulière du peuple iranien. De fait, le pouvoir fait une distinction très nette entre les khodiah («les nôtres») et les Gheyreh khodiah («les autres»), entre les «insiders» qui sont au sein du régime (darouné nézam) et les «outsiders» qui sont en dehors du régime (birouné nézam). Dans cette perspective, la population iranienne se divise en citoyens de première classe et citoyens de deuxième classe. À partir de ce classement, tout le système politico-administratif s'organise. Si les citoyens de deuxième classe ne sont pas systématiquement écartés des postes administratifs, quoique n'occupant jamais des positions trop visibles, par contre ils ne sont pas autorisés à participer activement à la vie politique, leurs candidatures aux élections sont systématiquement rejetées, la haute administration leur est officieusement interdite et même s'ils s'engagent dans le secteur privé, la bonne gestion de leurs affaires exige une association avec ceux qui, en République islamique, sont en odeur de sainteté.

Parmi les catégories sociales dont les attitudes et le comportement préoccupent en priorité les autorités politiques de la République islamique, les jeunes, les femmes et les intellectuels occupent une place de choix.


Les jeunes En ce qui concerne les jeunes, à la différence de la génération précédente qui avait bénéficié d'un relatif plein emploi, la nouvelle génération d'Iraniens est tout d?abord confrontée aux dures réalités économiques et au chômage. Cela étant, elle ne se désintéresse pas de la situation du pays, mais elle développe des comportements qui lui sont propres. Vivant dans un contexte encore très politisé, elle fait preuve d'une maturité plus grande que ses aînés, tout en refusant son instrumentalisation par l'État qui pourtant ne lésine pas sur les moyens pour capter son soutien. De plus, contrairement aux apparences, elle est bien plus exposée aux influences externes que la génération précédente grâce au développement spectaculaire des moyens de communication et ceci malgré la «lutte contre l'invasion culturelle» prônée par les conservateurs. Dans l'ensemble, cette jeunesse est peu encline à accepter les idées toutes faites que l'on voudrait lui imposer d'en haut. Il existe chez elle un esprit critique et une tendance à la contestation qui transparaît même dans les associations d'encadrement, comme les organisations islamiques des étudiants, mises en place par le régime et qui sont devenues des lieux de contestation du pouvoir.

Mais plus généralement, ce qui prévaut chez cette nouvelle jeunesse c'est le recul de la conscience révolutionnaire, sa faible pratique religieuse, son penchant pour la consommation et le loisir. En quelque sorte une jeunesse totalement différente de ce que fut la jeunesse révolutionnaire des années 1970-1980. Ainsi, sa participation massive aux élections présidentielles en faveur de Khatami en 1997 doit être interprétée à la fois comme un vote protestataire et une volonté nouvelle de participation politique. Même hantés par la perspective du chômage, les jeunes n'abandonnent par leur quête de liberté sociale : liberté vestimentaire, liberté de rencontre entre les sexes opposés dans les lieux publics, liberté d'accès à la vie moderne, à la production culturelle et artistique du monde entier. Cela dit, la jeunesse iranienne d'aujourd?hui vit une véritable crise provoquée par la répression, les contraintes moralistes et le manque de perspective d'avenir. La tentation de quitter le pays est grande. Les signes les plus évidents de cette crise sont l'augmentation dramatique de la consommation de drogues, la progression de la prostitution et la croissance du taux de suicide, surtout chez les jeunes femmes. Dans ce contexte, enfreindre les règles moralistes et les interdits, malgré tous les risques encourus, est devenu pour les jeunes une manière de se valoriser auprès de leurs camarades.


Les femmes De leur côté, malgré leur statut juridique inférieur, l'obligation du port du voile, la ségrégation dont elles sont victimes par les entraves posées à la mixité et un grand nombre d'autres mesures discriminatoires, les femmes aussi font preuve d'une étonnante capacité de résistance, refusant leur enfermement réel et symbolique ainsi que leur rejet de la scène publique. Elles participent à tous les aspects de la vie sociale, politique, économique, scientifique et artistique tout en refusant de respecter les limites strictes posées par le pouvoir. Au cours des deux décennies écoulées, les revendications féministes, contrairement aux attentes de la tendance conservatrice du clergé, n'ont en rien perdu de leur intensité. Bien au contraire, l'urbanisation croissante de la population et la poursuite de la scolarisation massive des jeunes filles, entreprise déjà à l'époque monarchique, conjuguées à l'islamisation autoritaire imposant des apparences et des modes de vie conformes aux règles officielles, ont contribué à renforcer l'esprit de contestation, même chez les femmes musulmanes pratiquantes, ce qui a donné naissance à un courant féministe islamiste.

Il existe donc aujourd?hui un clivage entre deux visions du monde dans le mouvement féministe iranien : les femmes des couches moyennes urbaines se réclamant de la laïcité, et les femmes des milieux traditionnels plus attachées aux valeurs religieuses. Ce qui est remarquable c'est que, face aux contraintes imposées par le régime, les deux tendances se rapprochent en refusant ensemble l'inégalité sexuelle ainsi que l'identification de la femme à son seul rôle d'épouse et de mère tout en revendiquant en commun la reconnaissance de la femme en tant que sujet politique.


Les intellectuels Quant aux intellectuels, le phénomène le plus intéressant à relever à leur propos est celui de la transformation de leur vision. Ainsi, les intellectuels islamistes, qui furent souvent durant les années 1980 les théoriciens de la révolution — des pro-khomeynistes militants, opposés à la séparation de la religion et de la politique, dénonciateurs de l'occidentalisme, favorables à l'épuration de l'université — ont progressivement changé leur fusil d'épaule et sont devenus des dissidents, des digar-andishan («ceux qui pensent autrement»). Parmi ces intellectuels religieux, on citera Abdolkarim Soroush, Mohsen Kadivar, Modjtahed-Shabastari, Mohsen Saïd-zadeh. Cette nouvelle tendance marque l'épuisement de l'islamisme politique et l'émergence d'un autre discours. Aujourd?hui, les intellectuels post-islamistes sont dans l'ensemble opposés à une association entre l'islam et la politique. La séparation du politique et du religieux ainsi revendiquée est justifiée par la défense de l'islam et non par une volonté de propager la laïcité, mais le résultat est le même. Bien que religieux et ne mettant pas directement en question la légitimité de République islamique, ces intellectuels, en soutenant la thèse de la séparation du politique et du religieux, arrivent, sans l'avouer toujours ouvertement, à une conclusion qui met quand même en cause la nature du régime.

De leur côté, les intellectuels laïques sont eux aussi désormais en rupture avec la tradition iranienne de la réflexion sur le politique qui était de mise dans leurs cercles depuis l'échec de la révolution constitutionnelle de 1906 et la fin de la Première Guerre mondiale. L'instauration de la République islamique, la répression massive des années 1980, mais aussi l'effondrement du communisme, la disparition de la structure bipolaire du monde, les ont amenés à abandonner l'idéologie révolutionnaire et la pensée totalisante. Ils ne se réfugient plus dans le mythe ou l'utopie, mais réhabilitent le débat contradictoire, valorisent la tolérance et condamnent toute excommunication. Un vaste débat est lancé depuis quelques années sur l'ouverture du système politique, l'éthique, la démocratie, l'espace public, la gestion de l'économie. Par ailleurs, le discours tiers-mondiste des années 1970 qui identifiait l'impérialisme et le capitalisme comme seuls responsables des maux du pays, a moins de succès. Aujourd?hui, ce qui compte c'est la capacité à avoir un regard lucide et de reconnaître ses propres erreurs, ses faiblesses et défaillances. Au débat intellectuel s'ajoute aussi la publication d'un nombre grandissant de traductions de textes d'écrivains, philosophes, sociologues, historiens et économistes occidentaux. Ainsi, après les premières années de la révolution où la curiosité était encore grande pour la littérature politique islamiste, l'islamisme devenu désormais idéologie officielle intéresse de moins en moins. En revanche, il semble que la production intellectuelle européenne et américaine attire les Iraniens plus que par le passé.

Les jeunes, les femmes et les intellectuels qui, à côté d'autres groupes et acteurs (les classes moyennes, les étudiants, les ouvriers), ont investi le terrain social, forment cette «société civile» sur laquelle voulait s'appuyer le président Khatami pour mener à bien ses réformes. Cette société civile existe réellement, mais elle n'est pas dotée des structures d'encadrement nécessaires faute de libertés démocratiques. Dans ces conditions la société civile iranienne est composée surtout de groupes informels, aux contours flous. Toutefois, cette situation n'empêche pas ces regroupements de fonctionner plus ou moins correctement bien que de manière épisodique. Ainsi, des grèves illégales ont lieu ; des manifestations — souvent vite réprimées — sont organisées ; des pétitions sont signées et des contacts fréquents existent avec les médias à l'extérieur du pays afin d'informer l'opinion publique nationale et internationale.



  © ASIE PLANETE - Iran - Tous droits réservés
asie-planete.com - Le continent asiatique sur le Net